Épilogue : Passeur d’histoires

Février 2020. Je suis pigiste depuis quelques semaines pour Jock Life et Komitid, deux médias LGBT+. J’adore cette expérience mais ce statut reste précaire et j’angoisse pour mon avenir professionnel. Un dimanche soir, lors d’un Bingo Drag qui se déroule dans le café « À La Folie » dans le parc de la Villette, j’apprends qu’un des deux journalistes du magazine Remaides, le trimestriel édité par AIDES depuis 1990, va bientôt quitter son poste. Sur le coup je ne réalise pas l’opportunité qui se profile pour moi. C’est Cédric qui me dit spontanément « c’est le job de rêve, pour toi, non? ». Je connais bien Remaides, c’est un journal que je lis régulièrement depuis une dizaine d’années et au printemps 2019, j’ai été interviewé par Jean-François Laforgerie, qui coordonne le journal depuis 2007, pour présenter Parcours Positif. Mais le poste me fait peur et mon syndrome de l’imposteur me tétanise. Je décide quand même de postuler. Ironie du sort j’ai déjà postulé plusieurs fois chez AIDES et trois postes me sont passés sous le nez. En octobre 2019, la directrice communication m’a proposé le poste de Community Manager, pour lequel j’avais postulé trois ans avant, mais j’ai décliné sa proposition tout comme celle de rester chez Paris sans sida. Je n’ai plus envie de passer mes journées à gérer des réseaux sociaux…

Lors de mon entretien en juin, je donne tout ce que j’ai. Je le veux, ce poste ! J’apprends que je suis en concurrence avec quatre journalistes de profession. J’ai conscience des limites de mon CV. Mon expérience dans le journalisme est très récente mais j’ai des atouts. Depuis le lancement de mon blog, puis de Parcours Positif, j’ai gagné en visibilité. Mes billets sont très partagés dans les sphères militantes LGBT+ et VIH. Lors de l’entretien, on me demande si je serais à l’aise pour couvrir des conférences scientifiques américaines. Je réponds avec assurance que oui alors qu’au fond de moi je doute…

Quelques jours plus tard, mon téléphone sonne : « on ne va pas faire durer le suspense Fred, c’est toi qu’on a choisi et sans aucune hésitation ». C’est le soulagement et la joie. Mais aussi le stress. Est-ce que je vais être à la hauteur ? Je prends mon poste le 1er juillet 2020 et pour ma première semaine j’apprends que je vais devoir couvrir la conférence internationale AIDS 2020 qui se tient en visio à cause du Covid. C’est le baptême du feu ! Les premières semaines sont stressantes. Je travaille dur mais mon syndrome de l’imposteur ne me quitte pas. Avec les mois, je finis par prendre confiance en moi. Cela, je le dois en grande partie à Jean-François, qui, avec beaucoup de pédagogie, de bienveillance et de savoir faire/être, m’apprend le métier de journaliste. JF, comme je l’appelle, va devenir mon mentor dans l’aventure Remaides. Il m’apprend toutes les étapes de la fabrication du journal, de la mise en place du chemin de fer (pagination) à la relecture finale sur maquette, en passant par la co-animation des réunions avec le comité de rédaction. C’est passionnant et motivant de travailler à ses côtés. Autre aspect agréable, il accorde un réel intérêt à mes idées et m’encourage à faire des propositions. Avec son accord, nous lançons de nouvelles rubriques comme Générations Positives, une rencontre intergénérationnelle entre deux personnes séropositives ou encore la rubrique sexo rédigée par mon ami, le Dr Patrick Papazian.

En parallèle, pendant l’été 2020, j’achève la version finale de mon manuscrit et je prépare la sortie du livre prévue le 16 octobre. Pour la promo, je réalise des séances photos et des spots vidéo avec l’aide précieuse de mes amis Nina et Tony. Pour l’une des séances photos nous privatisons le sous-sol du Secteur X. Les clichés magnifiques de Nina immortalisent des moments de tendresse avec Cédric, dans une ambiance érotique où nos corps dénudés baignent dans la lumière rouge de la backroom.

Pour accompagner le livre, je rédige moi-même un communiqué de presse que j’envoie à de nombreux journalistes. Avec les années je me suis constitué un réseau solide de connaissances dans les médias LGBT+ notamment grâce à (mon addiction à) Twitter et mon arrivée récente chez l’AJL (l’Association des journalistes lesbiennes, gays, bi·e·s, trans et intersexes). Je suis avec Cédric le jour où je reçois le premier exemplaire papier du livre. C’est un moment émouvant de tenir MON livre dans mes mains. Le mois de novembre est un véritable marathon promotionnel. Je donne plus de 20 interviews à des médias communautaires et mainstream (Néon, Les Éclaireurs, Radio VIH, Transversal, Vivre FM, Toute la Culture, Hornet, Komitid etc.). La librairie LGBT+ Les Mots à la Bouche me soutient en mettant mon livre en rayon et en m’accordant une interview live sur Instagram (merci encore à toute l’équipe et une pensée particulière pour Éva).

Le 30 novembre au matin, je suis interviewé sur Europe 1. Moi, ancien bègue, en direct sur une radio nationale! J’ai dix minutes pour répondre aux (très mauvaises) questions de Philippe Vandel et faire passer mes messages sur la PrEP, le Tasp et la sérophobie. L’exercice n’est pas facile. Je parle trop vite et mon masque tombe en parlant ce qui me vaut des moqueries sur Twitter… Le soir, je suis sur le plateau de France 3, après la diffusion du film 120 BPM, pour un débat en présence de Didier Lestrade (qui a co-fondé Act Up-Paris) et Françoise Barré-Sinoussi (présidente de Sidaction et prix Nobel de médecine pour la découverte du VIH).

Cette forte exposition médiatique a des bons côtés. Mon livre se vend à plusieurs centaines d’exemplaires les premières semaines et je reçois beaucoup de messages très touchants de lecteurs et lectrices. J’essaie de répondre à tout le monde avec des messages personnalisés mais au lendemain de mon passage sur France 3, je suis pris d’une crise d’angoisse en ouvrant mes réseaux sociaux. Plus de 150 messages privés reçus pendant la nuit. Parfois de longs messages très personnels de séropos qui m’ont vu à la télé. C’est trop pour moi. Je n’ai pas humainement le temps de faire des réponses de qualité à tout le monde. D’ailleurs une personne s’agace de ne pas avoir de réponse de ma part… Les réseaux sociaux rapprochent les gens mais créent aussi cette injonction à devoir répondre à tout le monde… et rapidement !

Si 95 % des gens me soutiennent et m’écrivent des messages très touchants, je reçois aussi quelques attaques. Des trolls bien sûr, mais aussi trois ou quatre personnes du milieu associatif LGBT+/VIH qui critiquent le fait qu’on me voit de partout à l’occasion du 1er décembre. Sans me le dire en face, on me rapporte des propos blessants. On ne peut pas plaire à tout le monde c’est vrai, mais après tout, si j’ai écrit un livre, c’est pour qu’il soit lu et cela me semble normal de le défendre dans les médias dans lesquels j’ai la chance d’être invité.

Les choses prennent une autre tournure quand, en février 2021, au milieu des messages de soutien et des critiques je reçois aussi des menaces de mort par mail. Extrait : « Je te souhaite de crever dans ton coin sans ta trithérapie de l’horreur, j’ai pas à payer ta trithérapie de l’horreur parce que tu sais pas domestiquer tes pulsions de sous-homme. Je vais te mettre dans une chambre à gaz espèce de sous-merde sidaïque, c’est aux poppers qu’on va te gazer jusqu’à ce que t’en crève et ensuite on va incinérer ton corps de sidaïque jusqu’à désinfection total ».

Cet email me glace le sang. Un autre suit quelques jours plus tard dans le même registre. Je décide de porter plainte mais le mal est fait. J’ai peur. Parler à visage découvert de sa séropositivité c’est aussi s’exposer à ce genre de messages. La sérophobie est une réalité. Je décide de supprimer mon compte Facebook car visiblement mon harceleur me suit sur ce réseau. Au moment où j’écris ces lignes (novembre 2022), je n’ai toujours aucune nouvelle de ma plainte...

Beaucoup de personnes qui ont lu mon livre me demandent si mon frère a répondu à ma lettre. La réponse est non. On s’est revus quelques heures près d’une gare parisienne pendant l’été 2022 en compagnie de ma nièce. On ne s’était pas vus depuis quatre ans. Pourtant, nos discussions sont restées superficielles et pudiques. J’ignore s’il a lu mon livre. Nous ne sommes pas fâchés, nous ne sommes pas proches non plus. Quoi qu’il advienne, nous serons toujours frères mais je ne suis pas certain qu’on se retrouve un jour et je suis en paix avec ça.

Le 18 mai 2021, je me PACS avec Cédric le jour de mes 40 ans. Un grand moment de bonheur qu’on fête quelques jours plus tard entourés de quelques amis. Mon 40ème anniversaire est l’occasion pour moi de faire le bilan : je partage ma vie avec l’homme que j’aime, j’habite dans ma ville de cœur et j’ai un job qui a du sens. Il y a dix ans jour pour jour, je fêtais mes 30 ans en pleine dépression, avec un virus que j’avais du mal à dompter, un célibat qui me pesait beaucoup et un job qui ne me plaisait pas. Que de chemin parcouru !

Quelques semaines plus tard, en juin 2021, je reçois ma première carte de presse. Symbole de ma reconversion professionnelle réussie chez Remaides. Adieu le syndrome de l’imposteur, je suis officiellement journaliste !

Heureux je le suis, c’est certain, mais la mélancolie fait toujours partie de moi. La nuit, surtout, certaines étoiles éteintes me rendent visite. Maman, Mémé Yvonne, Rox… La mélancolie est un sentiment avec lequel je suis réconcilié. « Quand tout est gris/La peine est mon amie/Un long suicide acide/Je t’aime mélancolie » chantait Mylène Farmer en 1991. Enfant je chantais cette chanson sans vraiment comprendre les paroles. Aujourd’hui je les bois.

Le 24 septembre 2021, je poste ce message sur mes comptes Twitter et Instagram : « En 2016, j’ai choisi le pseudo Fred Colby pour faire mon coming out séropo. C’est devenu mon nom de blogueur/auteur. Aujourd’hui c’est la fin d’un cycle et je souhaite reprendre l’usage de mon nom de famille sur les réseaux sociaux. Celui avec lequel je signe mes articles dans Remaides : Fred Lebreton

Pourquoi la fin d’un cycle ? D’abord car je me suis beaucoup exposé pendant ces cinq années, trop parfois quitte à mettre en danger ma santé mentale. Ensuite et surtout car il faut montrer de nouveaux visages et raconter de nouvelles histoires. La mienne est dans mon livre.

J’ai l’immense privilège, de par mon travail pour Remaides, de passer de l’autre côté en devenant un passeur d’histoires. C’est une vraie chance pour moi d’aller chercher de nouveaux témoins et de les aider à raconter leur vie avec le VIH. De mon côté je préfère rester dans l’ombre désormais et laisser la lumière à d’autres. Merci à celles et ceux qui m’ont lu et/ou écouté pendant ces cinq années. Ce message est aussi destiné à mes amis-es journalistes : merci de m’avoir offert tant de plateformes où raconter mon histoire depuis cinq ans ».

Passeur d’histoires c’est ma vision de mon travail pour Remaides. Depuis le lancement de la nouvelle formule du journal en juillet 2022, avec JF et le comité de rédaction, nous avons mis en avant la visibilité des personnes vivant avec le VIH. Désormais le journal s’ouvre sur VISIBLES, une longue section de témoignages, portraits et interviews de personnes séropositives souvent à visages découverts (mais pas que). La visibilité comme arme pour lutter contre la sérophobie.

Indétectable mais pas Invisible !

Cette phrase (inspirée par Florence Thune, Directrice de Sidaction) m’est venue le mois dernier lors de mon intervention au colloque organisé par Actions Traitements sur le thème « Vie affective et sexuelle ». Je crois qu’elle résume parfaitement mon combat depuis dix ans contre la sérophobie et contre l’invisibilisation des séropos.

C’est le combat de ma vie. Tout faire pour briser la honte et les stigmates autour du VIH. J’ai beaucoup de chance, grâce à mon travail pour Remaides, de pouvoir aider celles et ceux qui le veulent (et le peuvent) à être VISIBLES.

Fred Lebreton
25 novembre 2022

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