"Jeune cuve à plomber cherche mec poz only"

Depuis qu’on a lancé le compte Instagram « Séropos vs Grindr » avec mon ami Julien, on nous envoie quasi quotidiennement des capture écran sérophobes et il y a un truc qui revient régulièrement  : le fantasme du mec séronegatif qui voudrait devenir séropositif.

C’est un sujet complexe et tabou dans la communauté gay. Parfois appelé le « bug chasing » ou « The gift », littéralement le « cadeau ». En France on parle plutôt de plan « plombe », le plomb étant une métaphore tout à fait détestable du VIH…

La première fois que j’ai entendu parler de cette « pratique » c’était en lisant les livres de Guillaume Dustan (« Dans Ma Chambre ») et Erik Remes (« Serial Fucker »).

J’ai découvert ces livres 10 ans après leur sortie, après avoir appris ma propre séropositivité et je dois avouer qu’ils m’ont à la fois ému, dérangé, fait rire et fait bander.

Ils m’ont aussi questionné sur mon rapport compliqué avec la capote. Je ne vais pas mentir, j’aime le sperme. J’aime pomper un mec jusqu’à l’orgasme. J’aime sentir son jus jaillir dans ma bouche et mon cul. J’aime le contact peau contre peau, muqueuse contre muqueuse. J’aime le sexe naturel sans plastique et je sais que mon traitement protège mes partenaires alors je ne m’en prive pas.

Quand ces livres sont sortis au début des années 2000 il n’y avait ni la PrEP, ni le TasP mais les séropos étaient sous trithérapies depuis 1996 en France et le diagnostic VIH n’était déjà plus une condamnation à mort.

C’est dans ce contexte un peu particulier qu’a eu lieu le phénomène dit de « relapse » (abandon volontaire du préservatif). Après presque 20 ans d’une épidémie terrible qui a décimé la communauté gay, certains séropos ont commencé à baiser sans capote contre l’avis de leur médecin.

Un besoin de transgression, un besoin de liberté, un ras le bol du sexe sous plastique ? Surement un peu des trois. Traités d’assassins par une partie de la communauté gay, ceux qu’on appelait les « barebackers » étaient surtout des séropos qui couchaient entre eux et qui avaient compris que la menace brandie par la communauté scientifique de se surcontaminer était surtout un moyen de les dissuader de coucher sans capote entre eux (la surcontamination avérée reste à prouver à ce jour…).

En ce qui me concerne je suis toujours parti du principe que la protection était une affaire de responsabilité partagée et ne devrait pas seulement reposer sur le partenaire séropo. Alors, oui, il y certainement eu des dérives, des gens fragiles, paumés, en quête de sens ou auto destructeurs mais, sauf en cas de viol bien sûr, il faut être deux pour décider de mettre ou enlever une capote.

Perso, j’étais bien conscient des risques que je prenais en me faisant prendre sans capote au Dépôt pendant l’été 2009 et je n’en ai jamais voulu à qui que ce soit (peut-être un peu à moi la première année mais je suis pas fan de l’auto flagellation…).

Flashforward en 2020, la PrEP est autorisée depuis 4 ans en France et commence enfin à porter ses fruits sur l’épidémie. Le TasP est devenu un consensus scientifique que plus personne ne remet en cause : une personne séropo sous traitement avec une charge virale indétectable ne peut PAS transmettre le VIH.

On ne va pas se mentir, ces traitements sont autant des outils de protection que des outils de libération sexuelle. Le sexe sans capote sans l’épée Damoclès du sida c’est très libérateur. Quand je discute avec mes potes séropos sous TasP ou séroneg sous PrEP,  ils me disent presque tous qu’ils ont retrouvé une sexualité plus libérée et plus épanouie grâce à ces traitements et que sucer ou baiser sans capote sans se soucier du VIH c’est le pied !

On ne dit rien aux couples hétéros qui se font dépister un mois après leur rencontre pour arrêter la capote mais on fait souvent la morale aux gays qui affichent sur leur profil qu’ils cherchent des « plans jus » bien qu’ils soient sous PrEP ou sous TasP…

On nous a tellement appris que la sexualité était obligatoirement associée au préservatif que le simple fait d’envisager des pratiques sans capotes ferait de nous des mecs irresponsables et dangereux alors que les mecs sous PrEP et sous TasP sont souvent ceux qui ont un meilleur suivi en santé sexuelle avec vaccinations à jour, dépistages réguliers et traitement systématiques des IST.

La PrEP est une révolution sexuelle un peu comme l’a été la pilule contraceptive en son temps et pour comprendre cette révolution sans la juger il faut déconstruire certains préceptes. Le « sortez couvert » de Dechavanne chaque année au Sidaction c’est quand même un peu daté en 2020. Aujourd’hui il faudrait qu’il dise « Capote, PrEP, TasP, vous avez le choix ».

Je ne nommerai pas les complotistes et révisionnistes anti PrEP, nous les connaissons. Ils sont minoritaires mais ils sont dangereux quand on leur donne la parole car ils dissuadent certains gays vulnérables et très exposés au VIH de se protéger en prenant la PrEP.

Étrangement dans ce contexte nouveau le fantasme du plan « plombe » n’a pas disparu et il a même tendance à revenir sur les applis : « jeune cuve à plomber cherche mec poz only », un profil parmi d’autres qu’on nous a envoyés.

Ici on est clairement dans une fétichisation sexuelle et sérophobe de notre statut sérologique.

Pourquoi sérophobe ? Car la personne vivant avec le VIH est réduit à un virus, ici perçu comme une arme nuisible de contamination, sans prendre en considération le fait que plus de 90% des séropos dépistés sont sous TasP et ne peuvent pas transmettre le VIH.

De plus ce fantasme entretient cette vieille légende urbaine du « méchant séropo » qui roderait dans les backrooms et sur les applis gays pour chercher à transmettre sciemment le VIH à de pauvres victimes innocentes et séronégatives (bien sûr, pour cela il aurait délibérément arrêté de prendre son traitement pour avoir une charge virale très élevée…).

Perso ça fait presque 20 ans que je fréquente les saunas/backrooms et les sites/applis de dragues gay et je dois avoir beaucoup de chance car je ne suis jamais tombé sur ce « méchant séropo » …

Ici on est clairement dans l’imaginaire et l’irrationnel.

Dans un article publié par le site The Conversation en octobre 2018, le sociologue Jaime Garcia-Iglesias partage les conclusions d’une enquête qu’il a mené sur les « bug chasers ».

Il explique que la plupart d’entre eux  sont juste des fétichistes qui se contentent de se masturber derrière un écran. Il cite, entre autres, un anglais qui a plusieurs faux comptes qui font état de son désir de se faire infecter par le VIH. Quand on lui demande s’il serait prêt à passer à l’acte il répond « non ce n’est pas réel, c’est du divertissement et souvent à la fin je fini par me branler ».

Le sociologue explique aussi que les rares mecs qui se mettent en danger volontairement sont souvent pris de remords le lendemain et courent aux urgences pour demander un traitement post exposition.

En réalité ce fantasme est devenu totalement absurde aujourd’hui où le VIH n’est plus une maladie mortelle quand on est dépisté et traité. Une fois controlé, le VIH devient une infection chronique avec une espérance de vie normale pour les personnes diagnostiquées.

Au final c’est à nous, les séropos, que ce genre de fantasme fait le plus de mal. On est réduit à un virus ambulant qu’on inoculerait volontairement pour nuire à nos partenaires.

Ce fantasme joue sur la peur des séropos et fait fi des réalités scientifiques un peu comme les syndicats de police qui utilisent une rhétorique sérophobe pour justifier leurs violences policières.

Alors en conclusion mon message à ceux qui affichent ce genre de fetish sur leur profil : vivre avec le VIH ce n’est plus synonyme de mort et de souffrance mais ça reste un gros stigmate social.

Arrêtez de fétichiser nos vécus et notre séropositivité. Ça nous fait du mal.

Les personnes vivant avec le VIH ne sont pas « plombées ». On est en bonne santé, notre virus est contrôlé et nous vivrons aussi longtemps qu’une personne séronégative.

Si la capote n’est pas votre truc et que vous êtes adepte des plans jus, choisissez la PrEP plutôt que la sérophobie.

5 réflexions au sujet de “"Jeune cuve à plomber cherche mec poz only"”

  1. Bonjour,
    Juste en passant, le terme « plomber » est antérieur au VIH et était utilisé pour parler de la transmission de la syphilis (plus ou moins argotique). La syphilis avait presque disparu de notre paysage quand le VIH s’est répandu et ce dernier a hérité du terme. Depuis la syphilis « est revenue ».

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour,
    J’ai découvert ton blog par Matoo. Très intéressant, moi aussi, j’ai appris plein de trucs. Sur cet article par ex: en ce qui me concerne, après quelques frayeurs, je suis devenu ultra-prudent dans mes rencontres. Et je ne fais rien sans capotes. Mais à te lire, on peut rester protégé , même sans capotes, grace à PrEP? si je comprends bien , un mec sous PrEP ou TaSP ne peut pas se faire contaminer, ni contaminer. C’est cela? en tous les cas, en ce qui concerne le HIV. C’est cela? qu’en est-il d’autres infections? mes questions montrent sans doute le degré abyssal de méconnaissance de ces questions (en tous les cas , en ce qui me concerne, alors que je devrais etre informé).

    Aimé par 1 personne

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