Mes Nuits Fauves

Tout à été dit et écrit sur le monde de la nuit gay et plus particulièrement le milieu sexe/backrooms. Cyril Collard, Guillaume Dustan ou encore Erik Rémès ont bien décrit ce qui s’y passait dans les années 90/début des années 2000 dans des œuvres mi fiction/mi autobiographiques très crues et sans concession.

Aujourd’hui je vais humblement apporter quelques pistes de réflexion sur mon vécu dans ces endroits, l’impact qu’ils ont eu sur ma vie et ce qu’ils représentent aujourd’hui pour la communauté Queer.

Quand je suis arrivé à Paris il y a 15 ans, en septembre 2003 avec une simple valise (pas en carton!) une des premières choses que j’ai faite dans mon « pèlerinage » de gay provincial qui monte à la capitale c’est de faire la tournée des saunas/bordels dont j’avais tant entendu parlé. J’étais à la fois effrayé et fasciné par ces endroits obscures, sulfureux, inconnus, dangereux (la peur du SIDA) et terriblement excitants.

En réalité j’avais déjà eu un petit aperçu de ce milieu en fréquentant entre 2000 et 2003 la mini backroom du New Cancan, le club phare (et unique) des nuits Queer de Marseille. Dans la pénombre du sous sol du New Cancan j’ai goûté aux plaisirs furtifs et presque interdits avec des mecs souvent arabes qui se lâchaient dans l’obscurité mais qui une fois remontés à la surface remettaient leur panoplie de mecs hétéros machos avec casquette, capuche et souvent femme et enfants…

A Paris ce qui m’a fasciné c’est le nombre de lieux dédiés à la consommation sexuelle et leur fréquentation assidue et assumée (du moins à l’époque). Entre les saunas, les bars à cul et les sex clubs il y avait une quinzaine de lieux et la plupart était souvent pleins à craquer le week-end. La diversité des clients était aussi fascinante pour moi. Du gamin de 18 ans au daddy de 60 ans, il y en avait pour tous les goûts et tous les styles.

Je me souviens surtout des soirées Total Beur du Dépôt le vendredi. J’y passais tous mes week-ends en 2003/2004. En haut sur la piste de danse le DJ enchaînait les tubes R&B de Janet, Mariah, Beyoncé, Missy, Lil Kim et toutes leurs copines. Les mecs de banlieue venaient ici pour se lâcher et être eux mêmes le temps d’une nuit. Je fréquentais aussi beaucoup les soirées Streetlife le mercredi au Queen et Black Blanc Beur le dimanche au Folies Pigalle.

Au delà de mon attirance physique évidente pour les mecs typés noirs et arabes je crois que j’étais surtout attiré par le milieu gay urbain. A l’époque je m’habillais très large et je trainais avec des DJ et danseurs hip hop. J’étais fasciné par ce milieu et j’avais très envie d’en faire partie alors chaque soir je dansais sur le dancefloor en imitant Michael Jackson pour me faire remarquer et chaque soir je descendais en bas et je prenais mon courage à 2 mains pour approcher les mecs sur lesquels je fantasmais. J’ai pris beaucoup de râteaux mais j’ai aussi vécu beaucoup de moments de pur kiff et pas seulement sexuels. Dans la cabine d’un sauna ou d’une backroom on peut vivre de vrais moments de tendresse, de connexion entre 2 inconnus sans même se parler. Parfois je ramenais le mec à ma petite chambre de 9m2 à la Cité Universitaire de Darreau dans le 14eme pour une nuit. D’autres fois je vivais des petites amourettes qui ne duraient jamais plus d’un mois…

Et puis entre 2004 et 2008 j’ai été en couple avec un garçon dans une relation exclusive donc j’ai cessé de fréquenter ces endroits (ce qui fut assez frustrant je dois bien l’avouer…)

Je les ai redécouvert en 2009 mais quelque chose avait changé. Peut être l’arrivée des réseaux sociaux et des smartphones. Toujours est il que la clientèle avait changé et moi aussi j’avais changé. Malgré tout j’ai continué de fréquenter ces endroits sûrement aussi car je me sentais très seul à l’époque. Je n’avais aucun ami gay et je sortais d’une relation fusionnelle de 4 ans alors aller au Dépôt c’était ma façon à moi de rencontrer des garçons et faire du lien communautaire. En réalité je ressortais souvent encore plus déprimé de ces soirées car frustré de pas avoir le mec qui me plaisait ou juste triste de rentrer dormir seul…

C’est au dépôt que le VIH a fait ma rencontre pendant l’été 2009. Je déteste utiliser le mot « contaminer » car je le trouve trop connoté avec une intention de nuire à l’autre. Je ne crois pas au fantasme du « méchant séropositif criminel » qui cherche à contaminer sciemment le « gentil séronégatif innocent » (sauf dans les cas de viols bien sur!).
J’étais conscient des risques que je prenais, je n’en ai jamais voulu au garçon qui m’a transmis le virus. Il ignorait lui même son statut. De toute façon si ça n’avait pas été lui ça aurait un autre. C’était un mec de cité en banlieue qui vivait seul avec son père malade. Un mec qui n’assumait pas son homosexualité et en souffrait beaucoup. On est restés en contact plusieurs années après en prenant des nouvelles l’un de l’autre. Le VIH était notre lien. Et puis on s’est perdu de vue…

Je n’en ai jamais voulu au Dépôt non plus. J’étais responsable de mes actes. Les capotes et le gel était en libre accès ainsi que les brochures de prévention.

Une fois la nouvelle digérée j’ai continué à fréquenter les backrooms et quelque part le VIH avait libéré cette trouille que j’avais en moi à chaque fois que je prenais un risque et que je devais me faire dépister. Par contre à cette époque je n’étais pas encore sous traitement donc j’avais très peur de transmettre le virus et j’étais ultra prudent.

Les années 2010 et 2011 ont été dures pour moi pour pleins de raisons mais j’ai continué à trouver dans le milieu backroom une forme d’échappatoire à mes soucis et ma solitude. Je me souviens notamment d’une soirée/nuit mémorable le 24 décembre 2010 passée à faire le tour des bars à cul du Marais pour finir au sauna Sun City plein à craquer de gays seuls une veille de Noël… Je me suis amusé comme jamais ce soir la et j’ai bien rigolé aussi. Je crois que les gens qui ont peu voire pas de famille se connectent mieux au moment des fêtes de fin d’année… On avait juste envie de se faire du bien les uns les autres.

C’est à cette époque aussi que j’ai exploré le milieu dit « hard » et fétichiste en fréquentant les sous sols du Secteur X, du Full Metal ou du Bunker. J’y ai découvert une communauté plutôt ouverte et chaleureuse, en tout cas bien plus que dans les saunas gays parisiens comme Sun City où certains se prennent pour des princesses et ne répondent même pas à un simple « bonjour » si vous n’êtes pas musclé et/ou TTBM…

Aujourd’hui je fréquente beaucoup moins ce milieu mais il continue de me fasciner. Malheureusement les applis du type Grindr ont tué ces lieux. La fréquentation a diminué de façon dramatique et certains établissements sont au bord de la faillite. Les mecs préfèrent les « plans directs » à domicile ou les soirées privées à plusieurs. Pourquoi pas, chacun fait bien ce qu’il veut mais du coup ce genre de soirée se fait sur « casting » sur les applis de drague et exclu de fait tout ce qui n’est pas dans un certain moule (comprenez si vous êtes vieux, petit, gros, efféminé au autre vous avez peu de chance d’avoir votre ticket d’entrée sauf si vous apportez des drogues mais ça c’est un autre sujet…).

Donc je milite activement pour le retour des gays dans les saunas/bars à cul!
Je ne diabolise pas Grindr et compagnie. Je sais que les applis de drague sont souvent le seul moyen de rencontrer d’autres garçons en province par exemple. J’ai moi même fait de jolies rencontres grâce à ces applis dont une relation de un an qui s’est transformée en belle amitié. Simplement je regrette le côté excluant de ces applis.

J’ai aussi une certaine nostalgie de ces soirées démentes au début des années 2000 où on se mélangeait tous peu importe la taille de nos muscles, de nos bites ou de notre compte en banque. On dansait tous ensemble en haut et on chassait tous en bas.

C’était ça mes nuit fauves.

6 réflexions au sujet de “Mes Nuits Fauves”

  1. C’est marrant moi j’ai toujours été sclérosé des trucs à culs comme ça. Complètement coincé de la life du slip de la braguette dans ce cadre. 😀 Du coup c’est les Internets qui ont plutôt été mon vecteur d’émancipation et de plans cul à gogo. Avec les mêmes risques et inconscience d’ailleurs, car ce n’est qu’une transposition des mêmes lieux. ^^

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  2. Bravo Fred pour ce billet, il est tellement émouvant. C’est très troublant de découvrir ces parenthèses différentes et tellement communes.
    Et j’ai un coup de coeur pour ta conclusion qui résume parfaitement mon départ des différents réseaux sociaux.

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  3. Ton point de vue est intéressant, non stigmatisant et terriblement humain, c’est d’ailleurs la valeur cardinale de ton post. Ton expérience est banale, classique d’un mec gay comme tout le monde et on se reconnait volontiers dans ce parcours; c’est ce qui fait sa force d’ailleurs. Pas de discours pompeux, pas de jugement et un militantisme pour le retour des gays dans les bordels qui me fait sourire et qui fait du bien ! Moi aussi je regrette les fermetures des bars, de ces lieux de convivialité où chacun venait trouver un peu de chaleur, de réconfort et pas forcément du cul. Les bars d’aujourd’hui se sont transformés en lieux d’exposition ou il faut être, se montrer, s’afficher et surtout accompagné ou en bande car s’aventurer seul dans un ce ces lieux à la mode c’est s’exposer à l’indifférence générale voir (pour certains bars) à la condescendance qui renforcera le sentiment de solitude. Et si on veut faire une rencontre c’est surtout pas là qu’il faut aller.
    Les applis ont une responsabilité dans la désertification des lieux conviviaux mais maintiennent un lien social, particulier certes, mais un lien; on y trouve facile du cul mais parfois on y fait des rencontres avec des gens bien. Y’en a même qui sont devenus des amis …Dingue !!
    En tout cas, merci pour ce lien que tu instaures avec ce blog;
    Kiss

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