« Allez-vous coucher ! »

Été 1989, j’ai 8 ans.

Il est tard, mon père n’est pas là. Il est au « bar américain », où il enchaîne les verres de pastis. C’est son bar préféré dans le centre-ville, il y va presque tous les soirs et il a même son ardoise.

Maman nous a fait à manger, puis elle s’est mise à boire en l’attendant. Elle est seule sur le canapé à ruminer en buvant du whisky en fumant ses cigarettes, des Gauloises sans filtre.

Mon grand frère, 11 ans, et moi, on est couchés dans notre chambre. On a deux chambres, mais on a décidé de dormir dans la même dans des lits jumeaux et de transformer l’autre chambre en salle de jeux.

Soudain, on est réveillés par des cris. Mon père vient de rentrer et il crie sur Maman. Je n’entends pas tout, mais visiblement il lui reproche d’avoir parlé avec un Arabe lors de la fête communale de Miramas. Mon père est raciste et il est obsédé par les Arabes. Il lui balance des horreurs : « Tu t’es fait baiser par ce bicot , mes copains t’ont vue. Tu me fais honte ! T’aimes ça la bite de bougnoule, espèce de salope ? »

J’ignore s’il dit la vérité ou si ça fait partie de sa paranoïa d’alcoolique raciste, mais peu importe et avec du recul j’espère même que Maman en a profité un peu vu le mari qu’elle se tapait !

Les cris sont de plus en plus forts. Nous, on ne bronche pas dans nos lits. Je suis tétanisé par la peur, je veux que ça s’arrête, je veux qu’il parte. Je veux qu’il meure.

Tout à coup, j’entends le bruit d’une gifle et un cri de Maman. Mon frère et moi on se lève aussitôt et on arrive dans le salon. « Allez-vous coucher ! » nous ordonne mon père, mais on reste là et on lui demande d’arrêter de la frapper.

Maman a la bouche en sang, mais elle ne se laisse pas faire, elle part dans la cuisine chercher une bouteille avec du liquide. Je le saurai plus tard, ce liquide c’est de l’acide et elle essaie d’asperger mon père avec !

Elle en fait tomber sur le canapé marron qui gardera des taches de brûlures d’acide pendant des années en souvenir de cette terrible soirée. Maman semble possédée. Un mélange de colère, de désespoir et d’alcool car elle aussi est bourrée…


Je ne me souviens plus qui a appelé la police. Mon frère ? Ma mère ? Un voisin ?

Toujours est-il que la police débarque et constate ce triste spectacle. Je suis à genoux dans mon pyjama en train de pleurer. Les policiers calment nos parents et demandent si on a de la famille. On a nos deux grands-mères qui habitent à Miramas. La police embarque nos parents et nous on est confiés chacun à l’une de nos grands-mères. Mon frère est envoyé chez notre grand-mère paternelle et moi chez ma grand-mère maternelle « mémé Yvonne ». Je suis dégoûté d’être séparé de mon frère qui est tout pour moi à ce moment de ma vie : mon meilleur ami, mon confident, mon protecteur.

Ce séjour chez nos grands-mères est assez court, deux ou trois semaines, mais il me paraît une éternité car je suis loin de mon frère, loin de ma maison, loin de ma chambre. Nos parents sont envoyés en cure de désintoxication et la DDASS ouvre un dossier sur notre famille.

Des assistantes sociales viennent nous parler. On nous demande si on aimerait vivre avec une autre famille, mais c’est hors de question. Mes parents ne sont pas parfaits, mais je prends leur défense, surtout celle de Maman : « C’est pas toujours comme ça, ils se disputent pas tout le temps. C’est à cause de l’alcool. »

Bref, après la fin de l’enquête, il semble que la décision de nous placer en famille d’accueil soit suspendue et on est finalement tous réunis. Le retour à la maison est étrange. Personne ne parle de la séparation ni de ce qui s’est passé. Maman nous demande ce qu’on veut manger. Des frites, bien sûr !

Extrait du livre « T’as pas le sida j’espère?! » (Chapitre 4).

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