T’as pas le sida j’espère?!

Mon livre sortira vendredi 16 octobre en numérique (en précommande ici) et la version papier sera lancée le même jour.

Voici le premier chapitre en exclu :

Février 2010, j’ai 28 ans, j’ai appris que j’étais séropositif il y a deux mois.

Pour le deuxième anniversaire de ma nièce je descends dans la ville de mon enfance, Miramas, petite ville près de Marseille. Je loge chez mon grand frère, 31 ans qui vit avec sa femme et leurs trois enfants.

Mon frère est ma seule famille et pourtant nous ne sommes pas proches. On n’est pas fâchés non plus. On est juste devenus étrangers avec le temps.

Je suis gay, je vis à Paris. Je ne me projette pas du tout dans un schéma de vie « hétéro normée » (mariage + enfants + maison). J’ai une sexualité multipartenaires. J’évolue dans un milieu intello, militant de gauche.

Mon frère est hétéro, marié, père de famille et de droite. Il a toujours vécu à Miramas. Il n’aime pas particulièrement Paris et n’a jamais compris (ou cherché à comprendre) pourquoi j’étais parti vivre dans la capitale. Un fossé nous sépare. La pudeur nous empêche de nous parler à cœur ouvert.

Ma relation avec ma belle-sœur ne fait rien pour arranger les choses. On ne s’est jamais vraiment appréciés. On se tolère à peine avec juste ce qu’il faut d’hypocrisie pour supporter les deux week-ends par an où je reviens à Miramas. On fait chacun des efforts pour mon frère et pour les enfants.

Retourner à Miramas est toujours une épreuve pour moi. Je déteste cette ville. Je ne me sens pas chez moi lorsque je suis chez mon frère. L’impression d’être un étranger qui n’est pas à sa place et qui dérange.

J’ai appris ma séropositivité il y a deux mois. C’est tout frais et j’ai du mal à l’accepter. J’en ai parlé à mes amis proches et je ressens le besoin de le dire à mon frère, mais ça m’angoisse beaucoup.

Révéler sa séropositivité c’est comme faire un second coming out quand on est gay.

Lorsque mon TGV arrive à la gare de Miramas, j’ai une boule au ventre. J’ai la nausée. Pourtant je suis content de voir mon frère, mes neveux et ma nièce, mais à peine arrivé chez eux, je ressens un malaise. J’ai envie de rentrer chez moi à Paris.

Le moment tant redouté de l’annonce approche. Je profite que mes neveux soient à l’école pour aborder le sujet avec mon frère et ma belle-sœur. J’ai l’estomac noué, les mains moites et la voix qui tremble, j’ai du mal à cracher le morceau et quand je suis stressé j’ai tendance à bégayer : « J’ai quelque chose à vous dire… C’est pas facile… Je veux pas vous inquiéter… C’est au sujet de ma santé… »

« T’as pas le sida j’espère ?! » Le couperet de ma belle-sœur arrive sans filtre, vif et tranchant.

La violence de cette phrase me coupe dans mon élan. Je baisse les yeux, submergé par la honte et l’embarras. Ma réaction me trahit. Ma belle-sœur lâche son plat à gâteau qu’elle tenait dans ses mains et il se brise en morceaux. Elle se met à pleurer. Ma nièce de deux ans qui ne comprend pas ce qui se passe se met à pleurer à son tour. Moi je suis liquéfié. Mon frère, amorphe, ne dit pas un mot. C’est le drame !

Je réalise à ce moment précis que j’ai fait une erreur en leur parlant de ma séropositivité. C’est trop tôt. Trop brutal. Ils ne sont pas prêts. Moi-même je n’ai pas digéré cette nouvelle et pourtant je me retrouve dans le rôle de celui qui doit les rassurer et les éduquer sur le sujet. « Ne vous inquiétez pas, je vais bien. Je ne vais pas mourir. Du moins pas dans un futur proche… On a une vie normale avec les nouveaux traitements. Être porteur du VIH, c’est pas la même chose qu’être en stade sida , etc. »

C’est trop tard. Ils ne m’entendent plus. J’ai l’impression que le mot « sida » est gravé au fer rouge sur mon front. À ce moment précis, je voudrais disparaître de la surface de la Terre. Je ressens un sentiment profond de honte et d’échec. L’impression d’avoir échoué aussi dans les yeux de mon frère.

J’étais parti à Paris pour faire des études à la base. Je reviens avec le VIH. Je sais maintenant qu’il n’y a aucune corrélation entre ces deux événements et aucune raison d’avoir honte et de m’autoflageller, mais à l’époque c’est ce que je ressens et c’est un des pires moments de ma vie.

En tant que gay, je porte avec moi l’histoire de cette épidémie qui a décimé ma communauté dans les années 80-90. C’est d’autant plus un constat d’échec et je m’en veux d’être aux yeux de ma famille le cliché du « petit pédé qui a chopé le sida à Paris ». Ils ne le formulent pas ainsi, mais c’est comme ça que je le ressens.

Je ne pense pas que ma belle-sœur ait conscience du mal que cette phrase a pu me faire à ce moment si délicat de ma vie. Elle l’a sortie de façon spontanée. Elle n’est pas du genre à mâcher ses mots de toute façon. Elle revendique son côté « grande gueule à prendre ou à laisser ».

Flashforward quelques années plus tard en 2015. Je suis en train de déjeuner au restaurant d’entreprise de ma boîte qui œuvre dans le logement social à Paris. Une de mes collègues a soif mais il n’y a plus d’eau dans la carafe, je lui propose mon verre et là elle me sort en rigolant : « J’espère que t’a pas le sida ! »

Déstabilisé, je quitte la table. J’ai les larmes aux yeux.

La violence n’est pas la même que cinq ans auparavant avec ma famille, le contexte non plus, mais c’est quand même une claque. Certains mots font plus mal que des coups.

Cette collègue ignore mon statut sérologique et cette expression très maladroite n’est rien d’autre qu’une forme de sérophobie ordinaire.

Dans ma vie j’ai été confronté à d’autres formes de sérophobie, notamment sur les applis de drague où les mecs te demandent si tu es « clean », sous-entendu si tu es séronégatif. Une expression que je trouve d’une violence inouïe. « Clean » veut dire « propre » en anglais. Cela sous-entend que les personnes vivant avec le VIH seraient « sales ».

Au fond, la sérophobie traduit le plus souvent l’ignorance des gens sur le VIH/sida, ce qui engendre une peur et un rejet irrationnels des personnes vivant avec le VIH.

La faute à qui ?

À l’État, qui n’est plus capable de faire une campagne de communication nationale digne de ce nom sur le VIH ?

Aux médias, qui adorent faire du misérabilisme et du sensationnel en montrant de façon quasi systématique des séropos en souffrance ou en entretenant la confusion entre VIH et sida ?

Au grand public, qui reste coincé dans une vision datée et dépassée du sida sans prendre la peine de faire une mise à jour de ses connaissances sur la réalité du VIH en 2020 ?

Chaque année, la télévision diffuse le film Philadelphia dans lequel le personnage joué par Tom Hanks meurt du sida dans d’atroces souffrances. Ce film date de 1993, avant l’arrivée des trithérapies. Il est en décalage total avec la réalité scientifique et thérapeutique du VIH en 2020 et pourtant c’est la seule fiction qui passe tous les ans à la télé. La seule représentation grand public des personnes vivant avec le VIH : la souffrance et la mort.

Retour à Miramas dans le salon de mon frère en 2010.

Mes neveux vont bientôt rentrer de l’école. On change de sujet. Pendant le reste de ce week-end interminable, mon frère n’évoquera pas une seule fois le VIH avec moi.
Tout comme mon homosexualité, le VIH va devenir un sujet tabou dans ma famille.

Aujourd’hui, à l’aube de mes 40 ans, je ressens le besoin d’en parler et de raconter mon histoire.

Mon histoire n’est ni banale ni extraordinaire. C’est l’histoire d’un jeune gay qui a fui une petite ville à la mentalité étriquée pour vivre son homosexualité de façon plus libérée à Paris. Un garçon qui a connu de grands moments de bonheur et aussi de grands moments de peine. Qui a contracté le VIH à une période de sa vie où il était particulièrement seul et vulnérable. Et qui a transformé cette épreuve en force, en combat et en fierté.

Crédit photo : Nina Zaghian

Montage vidéo : Tony Cotte

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