Publié par Fred Lebretonle 17.08.2020
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VIH-sida : un désir dangereux, dès le titre de cet article, publié le 1er août, dans le journal canadien Le Devoir, le ton est donné. La suite est pire : « On n’en meurt peut-être plus systématiquement comme dans les années 1980, mais le VIH-sida fait encore peur. Du moins, à la plupart des gens. Car il existe dans la communauté gaie une frange marginale, mais réelle, de personnes cherchant activement à contracter le virus… et d’individus séropositifs ne demandant qu’à exaucer leur souhait. Bienvenue dans le monde méconnu et psychologiquement complexe des gift givers et des bug chasers ».
Un article problématique
Soyons clairs, rien ne va dans cette introduction. D’abord les mots « dangereux » et « peur » associés d’emblée au VIH, puis cette phrase : « On n’en meurt peut-être plus » qui semble presque remettre en cause les avancées thérapeutiques phénoménales dans la lutte contre le VIH, ces dernières années. Enfin et c’est peut-être le pire : « Des individus séropositifs ne demandant qu’à exaucer leur souhait ». Une représentation délibérément caricaturale, très stigmatisante (pour ne pas dire sérophobe) de la personne séropositive, réduite à un virus ambulant, à une prétendue irresponsabilité et qui chercherait sciemment à inoculer le VIH à ses partenaires par plaisir pervers et sadique.
Un peu d’histoire…
Prenons un peu de distance avec cet article. Ce sujet est complexe et il mérite un peu de contextualisation. Parfois appelé bug chasing ou gift, littéralement « cadeau », en France, on parle plutôt de « plan plombe », le plomb étant une métaphore tout à fait détestable du VIH. Pour être précis quand on s’intéresse à l’étymologie du terme « plomber » comme métaphore d’une transmission, on apprend qu’il est antérieur au VIH et était parfois utilisé au 19e siècle pour parler de la transmission de la syphilis.
En France, ce phénomène de « plan plombe » fut médiatisé en 1996 avec la sortie du livre Dans ma chambre de Guillaume Dustan, dans lequel l’auteur, ouvertement gay et séropositif, racontait de façon quasi chirurgicale sa sexualité dite hard et souvent sans préservatifs. À l’époque, les trithérapies venaient tout juste d’arriver et on ne connaissait pas encore leur effet préventif sur la transmission du VIH (Tasp). Un autre auteur gay et ouvertement séropositif, Erik Rèmes, va, lui aussi, faire scandale en 2003 avec Serial Fucker, un livre mi-témoignage, mi-fiction, qui prône ce qu’on appelle à l’époque le barebacking (pénétration sexuelle sans préservatif).
Dans la communauté gay, ce micro phénomène dit de relapse (abandon volontaire du préservatif) divise et déchaine les passions. Après presque 20 ans d’une épidémie qui a décimé une partie de la communauté, certains séropositifs ont décidé d’abandonner le safe sex (1). Un besoin de transgression, un besoin de liberté, une lassitude du sexe sous latex… Traités « d’assassins » par une partie de l’opinion publique et surtout d’associations de lutte contre le sida, ceux qu’on appelait les « barebackers » étaient surtout des séropositifs qui couchaient entre eux et qui considéraient que la menace de la surcontamination brandie par la communauté scientifique et quelques relais associatifs, était surtout un moyen de les dissuader d’abandonner le préservatif. Cependant, on ne peut pas nier que ce phénomène a existé et que des transmissions ont eu lieu pendant cette période même si cela n’a jamais été documenté, ni quantifié.
Qu’en est-il aujourd’hui ?
La double révolution Tasp et Prep a fondamentalement changé la donne. Aujourd’hui, on le sait, une personne vivant avec le VIH, dépistée et traitée efficacement, ne transmet pas le VIH. C’est une réalité scientifique encore peu connue de la population générale, mais qui commence à bien circuler dans la communauté gay avec des campagnes ciblées notamment sur les applications de drague. Même chose pour la Prep, accessible en France depuis janvier 2016, plus de 90 % des usagers-ères de la Prep en France sont des HSH (hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes).
Étrangement dans ce contexte de prévention diversifiée, le fantasme du « plan plombe » n’a pas disparu. Il a même tendance à revenir sur les applis : « Jeune mec à plomber cherche mec poz only », un profil parmi d’autres qu’on peut voir sur le compte Instagram Séropos vs Grindr qui dénonce et déconstruit la sérophobie sur les applis de rencontres gays. Ici, on est clairement dans une fétichisation sexuelle et sérophobe des personnes vivant avec le VIH ; la personne vivant avec le VIH est réduite à un « outil de transmission » voire à un virus perçu comme une arme nuisible de contamination, sans prendre en considération le fait qu’en France, plus de 90 % des personnes séropositives dépistées sont sous Tasp et ne peuvent pas transmettre le VIH.
De plus, ce fantasme entretient cette vieille légende urbaine du « méchant séropo gay » qui roderait dans les backrooms et sur les applis de drague pour chercher à transmettre sciemment le VIH à de « pauvres victimes innocentes ». Bien sûr, pour cela, il aurait délibérément arrêté de prendre son traitement, sans aucune considération pour son état de santé, afin d’obtenir une charge virale suffisamment élevée pour redevenir transmissible. Il ferait ainsi payer à d’autres… ce qu’il a lui-même connu : la contamination. On est clairement dans le fantasme et l’irrationnel !
Fétichisme et légende urbaine
Dans un article publié par le site The Conversation en octobre 2018, le sociologue Jaime Garcia-Iglesias partage les conclusions d’une enquête qu’il a menée sur ce phénomène. Il explique que la plupart des personnes qui chercheraient à contracter le VIH volontairement seraient des fétichistes qui se contentent de se masturber derrière un écran. Il cite, entre autres, un Anglais qui possède plusieurs faux comptes sur les applis qui font état de son désir de se faire infecter par le VIH. Quand on lui demande s’il est prêt à passer à l’acte, il répond « non ce n’est pas réel, c’est du divertissement et souvent à la fin je finis par me masturber ». Le sociologue explique aussi que les rares hommes qui se mettent en danger volontairement sont souvent pris de remords le lendemain et courent aux urgences pour demander un traitement post exposition (TPE).
Même son de cloche du côté de Dr Réjean Thomas, président-fondateur de la clinique L’Actuel spécialisée dans le traitement des personnes vivant avec le VIH, à Montréal. Cité dans l’article du Devoir, il se montre sceptique. « J’entends parler de ça depuis 40 ans, depuis avant la trithérapie. Et je n’ai jamais vu ça. Les gens ne sont pas obligés de tout nous dire non plus, mais pour moi, c’est une légende urbaine. Quand j’ai vu des cas se rapprochant de cela, c’étaient des gens qui avaient des problèmes de santé mentale et de dépression. » En réalité, ce fantasme joue sur la peur des personnes vivant avec le VIH et fait fi des réalités scientifiques.
En France, en 2020, un diagnostic VIH n’est plus, et ce depuis longtemps, un diagnostic de maladie mortelle. Les traitements sont accessibles. En quelques mois (quelques semaines parfois), la charge virale devient indétectable et le virus devient une infection chronique contrôlée avec une espérance de vie normale pour les personnes nouvellement diagnostiquées.
Transmission et criminalisation
Le plus difficile aujourd’hui pour les personnes qui vivent avec le VIH et qui ont accès aux traitements reste le stigmate social. Qu’elle soit frontale sur une application de drague ou plus insidieuse dans un article comme celui du journal Le Devoir, la sérophobie est réelle et son impact sur les personnes vivant avec le VIH est souvent néfaste. D’ailleurs l’article se conclue sur la criminalisation de l’exposition au VIH. En faisant ce parallèle entre criminalisation et transmission, l’article alimente cette idée insidieuse que la responsabilité d’une infection au VIH ne reposerait que sur le partenaire séropositif et justifie en quelque sorte la criminalisation de la transmission, y compris involontaire. Quid de la responsabilité partagée dans un rapport sexuel entre adultes consentants-es ?
Rappelons qu’au plan mondial, 92 pays continuent de criminaliser l’exposition au VIH, sa transmission et le fait de ne pas le dire à un-e partenaire (même si on se protège et qu’on bénéficie de l’effet préventif du Tasp). L’Onusida rappelle qu’il s’agit de violations des droits des personnes vivant avec le VIH et qu’une des conséquences est « d’entraver les efforts pour contrôler l’épidémie », mais le problème demeure. Il faut le rappeler encore et encore, mais la crainte de poursuites peut dissuader des personnes vivant avec le VIH ou celles plus exposées au risque de le contracter de prendre ouvertement la décision de se faire dépister ou traiter.
Espérons qu’à l’avenir, si ce sujet complexe est de nouveau traité par les médias, il le sera sous un angle qui ne fasse pas passer les personnes vivant avec le VIH pour des virus sur pattes, prêtes à tout pour transmettre le VIH à leurs partenaires. Il est regrettable que l’article, qui a inspiré cette Turbulence, ne fasse pas référence au Tasp, ce qui décrédibiliserait la sémantique anxiogène et scientifiquement dépassée autour de ce sujet.
(1) : Le safe sex ou sexe sans risque (SSR) est un mode de prévention qui vise à réduire les risques de contracter une infection sexuellement transmissible (en particulier le VIH) en prônant l’utilisation du préservatif de façon systématique à chaque rapport sexuel.
