Chemsex : entre plaisir et souffrance

J’ai hésité avant d’écrire ce billet. Quelle était ma légitimité ?

Je ne suis ni consommateur de drogues, ni participant à des soirées chemsex et encore moins sociologue ou expert du sujet. Et pourtant en tant que pédé, séropo, parisien, le chemsex est au cœur de ma communauté et je me sens concerné. Il touche mes potes, mes partenaires sexuels et pas mal de garçons qui se confient à moi en privé sur les réseaux sociaux depuis le lancement du blog.

J’ai réfléchi un peu à mon histoire et pourquoi je n’ai jamais « cédé » aux drogues. Je pense que ça remonte à mon enfance. Mes deux parents étaient alcooliques et pas des moindres.

A 18 ans quand on m’a servi mes premiers whisky-coca en boite de nuit je faisais semblant de les boire puis j’allais aux toilettes pour vider mon verre dans la cuvette des WC…

Ensuite j’ai fini par y gouter jusqu’à m’en rendre malade et vomir à chaque sortie de boite… Je ne savais pas boire, je le faisais par obligation sociale et non par plaisir. 

Ce n’est que bien des années plus tard que j’ai appris à apprécier le bon vin et aujourd’hui j’ai une consommation d’alcool sociale et festive assez maitrisée je pense.

A 20 ans j’ai sniffé mon premier (et dernier) rail de coke sur le parking d’un supermarché à Miramas (improbable mais vrai) et je n’ai rien senti (elle était surement coupée).

Quand je suis arrivée à Paris en 2003 et que j’ai découvert le monde de la nuit gay il y a 2 choses qui m’ont fait peur : attraper le VIH et devenir addict aux drogues. L’addiction m’a toujours fait très peur, je ne voulais pas qu’une substance gâche ma vie comme celle de mes parents.

Je ne reviendrai pas sur le VIH dans ce billet mais je dois dire que je me surprends moi-même de n’avoir jamais pris de drogues en 15 ans de vie parisienne car on m’en a proposé à de nombreuses reprises et souvent à des moments vulnérables de ma vie…

C’est en co-animant la soirée d’auto support « Mêle Toide Ton Cul » au local de Aides Paris 8 que j’ai découvert l’expression « chemsex ». On était en 2014 et je dois avouer que n’y connaissais pas grand-chose mais j’ai beaucoup appris des participants du groupe.

Puis en 2016 j’ai co-animé pendant plusieurs mois un autre groupe d’échanges hebdomadaire autour du chemsex dans un local de Aides.

Il y a 3 choses qui m’ont frappé par rapport au chemsex dans la communauté gay :

D’abord j’ai constaté que c’était un phénomène qui touchait tout le monde. Du gamin de 20 ans, à la gym queen de 30 ans, au cadre supérieur de 40/50 ans. Tous ont en commun ce besoin de communier et de s’évader d’une vie parfois faite de stress et de pression que ce soit la pression professionnelle, familiale, sociale ou sexuelle (culte de la performance, influence du porno, dépassement de soi).

Ensuite il y a quelque chose qui revient souvent dans les échanges c’est le manque de lien social. Paradoxalement alors qu’on n’a jamais été autant connectés les uns aux autres avec les réseaux sociaux et les applis de dragues, beaucoup de gays se sentent seuls. Très seuls.

Enfin quand je pense au chemsex je ne peux pas m’empêcher d’y voir une analogie avec la pratique du sexe sans capote dans les années 90/2000 avant le TasP et la PrEP. Une envie de transgresser l’interdit, de flirter avec le risque et de communier aussi. Une quête du plaisir interdit.

Il y a quelques mois j’ai écrit un billet sur la solitude gay et plusieurs garçons sont venus m’écrire en privé pour me parler de leur vécu avec le chemsex.

J’ai aussi fait la connaissance de Ben* un garçon qui m’a beaucoup touché car gay, séropo et parisien comme moi. Ben a vécu des moments très sombres avec le chemsex et il essaye de s’en sortir. Ben aurait pu être moi. Fred aurait pu être Ben.

Sur les réseaux sociaux je lis des commentaires très durs sur ceux qui pratiquent le chemsex. Les gens manquent parfois cruellement d’empathie y compris au sein de la communauté gay… Ils jugent sans essayer de comprendre pourquoi on en est là.

De mon côté j’essaie de rester le plus neutre possible car je suis bien placé pour savoir que certains mots peuvent blesser. Je ne pointe pas du doigt ceux qui pratiquent le chemsex. J’ai des amis qui consomment et qui ont l’air de bien gérer et de garder un équilibre dans leur vie. Après tout l’alcool et le tabac aussi sont des drogues dures qui font beaucoup de dégâts. La seule différence c’est que ce sont des drogues légales et qu’elles rapportent beaucoup d’agent à l’Etat…

Je me dis aussi que si on légalisait toutes les drogues, on casserait les marchés parallèles de la rue et du web avec souvent des produits coupés avec de la merde et des conséquences parfois dramatiques pour les consommateurs…

Mais je ne minimise pas non plus cette pratique qui peut être très dangereuse si pas bien maitrisée. . Il y a eu plusieurs décès en 2018 plus au moins liés au chemsex et de nombreuses contaminations à l’Hépatite C (pour ceux qui pratiquent le slam notamment). Ca me bouleverse à chaque fois que j’apprends le décès d’un garçon, souvent jeune. Trop jeune.

Je n’ai pas de solution miracle concernant le chemsex mais une chose est sure : ce n’est pas en pointant du doigt les gens qui le pratiquent qu’on va faire avancer les choses.

Dans les années 2000, les adeptes du sexe sans capote ont été traités de criminels. Certaines associations ont eu des propos très durs et stigmatisants. D’autres ont décidé de leur donner des espaces de paroles pour réfléchir ensemble à des stratégies de réduction des risques.

Je suis, pour ma part, intimement convaincu de la force du lien communautaire. C’est en parlant du sujet avec nos potes et nos plans culs qu’on peut faire bouger les choses. Ecouter, conseiller, ne pas juger, ne pas braquer, ne pas se braquer . Recréer du lien social.

J’aimerais aussi qu’on insiste sur la réduction des risques. Tellement de mecs ne savent pas doser le GHB/GBL par exemple et font des g-hole** voire pire (plusieurs décès en 2018 sont dus à une overdose de GHB).

Je finirai avec ces mots qu’un tweetos*** m’a écrit il a quelques jours en privé et qui résument bien le mélange de plaisir et de souffrance que peut susciter la pratique du chemsex :

« J’en ai bavé il y deux ans. Comme beaucoup de drogues, il y a du plus et du moins. Mais ça crée de façon incontestable une alchimie positive pour la rencontre et la bienveillance entre gars, dans un monde PD un peu trop anxiogène ces derniers temps … ».

*prénom modifié

** g-hole : perte de connaissance liée à une dose tropimportante de GHB/GBL

***citation publiée avec l’accord de la personne

Crédit photo : Court métrage « G O’Clock »

Relecture : @Ceddan1973

6 réflexions au sujet de “Chemsex : entre plaisir et souffrance”

  1. Très bon billet, Fred, comme toujours, à la fois personnel et universel 🙂 Une remarque : arrêtons de parler de G-Hole. Parlons plutôt d’overdose de GHB. Overdose, c’est parlant, et cela permet d’appeler un chat…un chat (et je sais que tu aimes les chats…comme moi !). Une overdose de GHB, comme une overdose d’héroïne, tue. Point barre.

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  2. BRAVO FRED POUR TON BLOG ET TON ARTICLE ? BISES A MARDI A LA RADIO viens nous le presenetr un soir lors d une assemblée qui a lieu tout les jeudi soir . les membres seraient contents

    Aimé par 1 personne

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