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HPTN 052 : que signifient les résultats pour les personnes ?
Publié par Renaud Persiaux le 21.06.2011


Début mai étaient publiés les résultats du premier essai clinique sur le traitement comme prévention (TasP, treatment as prevention). Le taux de protection obtenu est de 96 %. Cet essai, réalisé avec le plus haut niveau de preuves scientifiques qu’on puisse espérer, vient confirmer les résultats d’études précédentes. Que signifie ce résultat pour les personnes vivant avec le VIH… et leurs partenaires?


C’était l’étude que tout le monde attendait pour prendre position. Souvenez-vous ! C’était début 2008. Un petit groupe de médecins suisses, emmené par le professeur Bernard Hirschel, osait diffuser publiquement une information jusqu’alors réservée au secret de la consultation médicale : une personne séropositive traitée efficacement depuis au moins six mois, prenant très régulièrement ses traitements, et n’ayant pas d’IST, a très peu de risque de transmettre le VIH à ses partenaires. C’est précisément le « très peu » – moins d’une chance sur 100 000 avancent les Suisses, un rique « négligeable selon eux » – qui était alors au centre des débats sur l’utilisation des traitements comme moyen de prévention (TaSP, treatment as prevention).
Les Suisses soulignaient qu’ils se fondaient sur des données d’observation de plusieurs centaines de couples sérodifférents (où l’un des partenaires du couple est séropositif et l’autre séronégatif) suivis pendant plusieurs années, dans plusieurs pays du monde, chez qui aucune transmission n’avait eu lieu. Ils rappelaient qu’aucune méthode de prévention – si ce n’est l’abstinence totale – n’est efficace à 100%, pas même le préservatif. Leurs détracteurs rétorquaient que le préservatif était la seule méthode efficace et qu’il était trop tôt pour se prononcer sur le TaSP. Selon eux, les données sur lesquelles se fondaient les Suisses, recueillies dans la vraie vie (plusieurs centaines de couples sérodifférents suivis pendant plusieurs années, dans plusieurs pays du monde) n’apportaient pas un niveau de preuve suffisant. Il fallait attendre les résultats d’un essai clinique – joliment baptisé HPTN 052 – démarrant tout juste et dont les résultats n’étaient attendus qu’en 2015. Ambiance.

27 contre 1 contamination
12 Mai 2011. Un communiqué des Instituts américains de la santé (NIH) annonce les résultats de cet essai. Ils révèlent une efficacité incroyablement forte pour un essai de prévention : pas moins de 96% ! L’efficacité de la méthode est si importante que l’essai a été interrompu quatre ans avant la date prévue. Cet essai a concerné plus de 1 700 couples stables sérodifférents originaires d’Afrique, d’Amérique latine, d’Asie et des Etats-Unis. Les couples étaient hétérosexuels dans leur écrasante majorité. Cet essai est un essai randomisé : par tirage au sort, la moitié des couples recevait des conseils de prévention, des préservatifs gratuits et bénéficiaient de dépistage et de traitement des infections sexuellement transmissibles. L’autre moitié recevait tout cela, mais le partenaire séropositif bénéficiait en plus de traitement antirétroviral. Le résultat est sans appel : sur les 39 contaminations observées, 27 ont eu lieu à partir d’un partenaire non traité, 1 à partir d’un partenaire traité. C’est le rapport entre ces deux chiffres qui donne le chiffre de 96%. Surtout, sept contaminations restantes ont eu lieu en dehors du couple – ce que les investigateurs de l’étude ont vérifié par des analyses génétiques du VIH (les virus des deux partenaires n’étaient pas les mêmes) et quatre autres sont en cours d’analyse. [MAJ, on parle désormais de 28 infections reliées au partenaire stable, et de 11 contamination non reliées].

4 % qui posent question
On peut déjà tirer deux conclusions : d’abord, la prise de traitement antirétroviral est une méthode préventive très efficace, par rapport aux seuls conseils classiques de prévention (dans le groupe qui n’a reçu que ces conseils avec fourniture de préservatifs, 28 contaminations se sont produites). Ensuite, son efficacité, dans des conditions proches de celles la vie réelle (en termes d’IST, d’observance), se rapproche de celle d’un usage systématique du préservatif.

96% d’efficacité est un chiffre incroyablement élevé, mais les 4% restant posent question. Que signifient-ils ? Pour le moment, on ne le sait pas encore avec certitude. Les conditions dans lesquelles la personne du groupe qui bénéficiait du traitement s’est infectée n’ont pas encore été publiées. C’est un résultat qu’on attend avec impatience et qui devrait être dévoilé lors de la conférence de l’IAS (International AIDS Society) en juillet à Rome. En effet, dans une étude de cohorte suivant 3 300 couples et publiée en 2010, on avait déjà observé une seule contamination dans le groupe prenant le traitement (induisant une réduction du risque de transmission sous traitement de 92%). Cette transmission avait eu lieu au moment de la mise sous traitement (soit juste avant, soit juste après), et, en tout cas, bien avant le délai de sécurité proposé par les suisses de six mois de charge virale indétectable. [MAJ, après la publication des résultats détaillés le 18 juillet 2011 : dans HPTN 052 également, ce seul cas de transmission à partir d’un partenaire séropositif traité a en fait eu lieu au moment de la mise sous traitement (juste avant ou juste après), en tout cas avant que la charge virale n’ait pu être suffisamment réduite.]

Pour l’ONUSIDA, les couples doivent avoir le choix
L’ONUSIDA (Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida) et l’Organisation mondiale de la santé ont accueilli ce résultat par un communiqué conjoint. Pour l’ONUSIDA, il faut que le traitement comme prévention « soit l’une des options proposées aux couples ». Son directeur exécutif, Michel Sidibé, souligne que « cette percée scientifique change considérablement la donne [et] place le traitement anti-VIH au rang des nouvelles options de prévention prioritaires […]. Nous devons maintenant nous assurer que les couples ont la possibilité de choisir le traitement comme prévention et qu’ils y ont accès ». L’Organisation mondiale de la santé (OMS) précise que les résultats d’HPTN 052 alimenteront les recommandations qu’elle doit publier en juillet « pour aider les personnes vivant avec le VIH à protéger leur partenaire ». Les deux instances soulignent que « la mise à disposition du traitement comme prévention va non seulement encourager les personnes à effectuer un dépistage sur le VIH, mais également les inciter à révéler leur statut sérologique, à discuter des options de prévention anti-VIH avec leur partenaire et à se rendre dans les services [spécialisés] anti-VIH ». Elles ajoutent que « cette mise à disposition va fortement contribuer à réduire les stigmatisations et les discriminations qui entourent le VIH ». Et Michel Sidibé de conclure : « Les personnes vivant avec le VIH peuvent maintenant, avec dignité et confiance, prendre des dispositions supplémentaires pour protéger du VIH ceux qui leur sont chers ».

Chez les gays, pas de preuve formelle… mais des données fortes
S’il est prouvé que le TaSP marche chez les couples hétérosexuels, que signifient ces résultats pour les couples gays ? Question à un million de dollars ! Si vous demandez à un chercheur, il vous répondra quelque chose du genre « d’un point de vue purement formel, pas grand-chose, car il est de règle dans les essais cliniques de ne pas transposer les résultats d’une population à une autre ». A proprement parler, HPTN 052 n’apporte pas de données chez les gays (3% de couples non-hétéros ont été inclus dans cet essai, c’est peu, et on ne sait pas encore si les données sont utilisables).

En revanche, d’autres études suggèrent que c’est une méthode tout à fait valable. Ainsi, Michel Ohayon, médecin, directeur du 190, premier centre de santé sexuelle français, explique qu’ »il n’y a pas de raison biologique que l’effet préventif ne s’applique pas ». Le professeur Christine Rouzioux du laboratoire de virologie de l’hôpital Necker-Enfants malades (Paris), le confirme : « Homo couple stable, c’est comme hétéro couple stable ». En clair, le TaSP, ça marche chez les gays… à condition de respecter les critères suisses : traitement efficace depuis au moins six mois, pas d’infections sexuellement transmissibles (IST), très bonne observance, partenaire stable. Dans le cas contraire, l’effet préventif est moindre, mais ne disparait pas pour autant – le risque résiduel augmente ».

Comme l’explique Christine Rouzioux, « les traitements se sont améliorés et, en 2010, charges virales du sang et du sperme sont très bien corrélées [elles sont très proches et évoluent en parallèle, ndlr] si le traitement est pris correctement. Dans une étude menée de 2005 à 2009, on n’a pas trouvé de trace de virus dans le sperme de personnes traitées efficacement, observantes et n’ayant pas d’IST ». Sur cette question, l’étude EVARIST, soutenue par l’Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites virales, permettra précisément d’avoir des données spécifiques aux gays : il s’agit notamment de mesurer les charge virale dans le sperme et dans le sang, de vérifier l’adéquation, et de regarder les facteurs associés à des discordances éventuelles, comme les IST par exemple.

Penser aux désirs et à la place des personnes
La crainte de l’injonction à la mise sous traitement (par le médecin ou par une intériorisation morale de la personne, elle-même : « Je dois me traiter »…) de toutes les personnes qui connaissent leur statut, sans regard de leur charge virale ou de leur nombre de CD4, agite le web. Des craintes qui semblent à nuancer : risque de mauvaise observance – et donc de résistance – si la motivation à prendre n’est pas là et n’est pas soutenue, accompagnée, coûts des traitements (dont certains disent qu’ils ne seraient pas étranger à l’absence de réelle volonté politique d’accroître le dépistage, par crainte de devoir traiter rapidement 50 000 personnes supplémentaires en France)… Sans compter que l’écart entre des intérêts collectifs ou de la société avec les intérêts de santé individuelle serait en partie résolu en reconnaissant l’intérêt du TaSP pour une personne donnée, comme l’a fait l’ONUSIDA : réduire sa peur de transmettre est un bénéfice individuel pour les personnes séropositives, tout comme l’est celui de réduire la peur de se contaminer avec des partenaires – d’un soir ou d’une vie – pour une personne séronégative. Enfin, ce « point de vigilance » sur l’injonction au traitement est une problématique qui concerne essentiellement les pays du Nord. Rappelons qu’au Sud, seulement moins d’un tiers des personnes qui ont un besoin vital du traitement y ont accès, aujourd’hui.

En savoir plus avec cet article scientifique en anglais publié dans le New England Journal of Medecine.

Croi 2014 : Traitement comme prévention : aucune transmission dans l’étude Partner (y compris dans les couples gays)
Publié par Renaud Persiaux et Emmanuel Trénadole 05.03.2014

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L’étude Partner évalue, dans la vraie vie, le risque de transmission du VIH au sein de couples sérodifférents qui ont fait le choix de ne pas utiliser systématiquement de préservatifs parce que le partenaire séropositif prend un traitement antirétroviral. Originalité : un tiers de couples gays. Aucune transmission n’a été observée, ce qui est rassurant pour tous les couples qui ont adopté cette méthode préventive.

C’est un nouvel élément rassurant pour les couples sérodifférents qui n’utilisent pas systématiquement la capote parce que le partenaire séropositif est traité et a une charge virale indétectable, une méthode baptisée TasP (traitement comme prévention).

Une méthode introduite par le célèbre avis suisse de janvier 2008 qui définissait trois critères (charge virale indétectable depuis 6 mois, bonne observance, pas d’autres infections sexuellement transmissibles) permettant à une personne vivant avec le VIH de ne plus être à risque de transmettre le VIH. Le risque résiduel de transmission était estimé à moins de 1/100 000 par les médecins suisses portés par les professeurs Pietro Vernazza et Bernard Hirschel, soit à l’équivalent de la vie courante (comme se faire écraser en traversant la route, par exemple). Ce qui avait sucité de nombreux débats.

En 2011, l’essai HPTN 052 était venu confirmer cet avis en démontrant une réduction de 96 % du risque de transmission du simple fait de la mise sous traitement. La seule transmission observée à partir d’un partenaire traité (celle qui donne 96 % et non 100 %) avait eu lieu au moment de la mise sous traitement (juste avant ou juste après), c’est-à-dire, selon les investigateurs, avant que le traitement n’ait permis de réduire la charge virale.

Une étude très attendue
Mais HPTN 052 portaient principalement sur des couples hétérosexuels, et la question de la transposition de ses résultats aux couples gays fait débat, même si l’investigateur de HPTN 052, Myron Cohen estimait que beaucoup d’arguments plaidaient en sa faveur.

En janvier 2013, le groupe d’experts anglais estimait que tant que les critères suisses sont respectés (charge virale indétectable depuis 6 mois, bonne observance, pas d’autres infections sexuellement transmissibles), il y avait tout lieu de penser que le TasP était efficace pour les rapports anaux.

C’est dire que les résultats de Partner étaient attendus, et d’ailleurs AIDES, a fait le choix d’y participer et de permettre les inclusions de participants à cette étude.

Qu’est-ce que Partner ?
Partner est une cohorte internationale qui suit des couples sérodifférents hétérosexuels ou gays qui ont des pénétrations vaginales ou anales sans préservatif alors que le partenaire prend un traitement et a une charge virale inférieure à 200 copies/ml (un critère moins strict qu’avec les 50 copies/ml, qui est le seuil admis d’indétectabilité de la charge virale en France.

Tous les 6 mois, chaque partenaire remplit un questionnaire et le partenaire séronégatif fait un dépistage. La charge virale du partenaire vivant avec le VIH doit être inférieure à 200 copies/ml. En cas de dépistage positif du partenaire qui était séronégatif à son entrée dans Partner, des analyses génétiques du virus permettent de voir si les séquences de virus sont comparables, pour éliminer les cas de transmission en dehors du couple (un risque non négligeable, un quart des contaminations dans HPTN 052 avaient eu lieu en dehors du couple, les trois autres quarts ayant eu lieu à partir du partenaire non traité).

Plus de 44 000 relations sexuelles sans préservatif
Au 1er novembre 2013, 1 110 couples étaient inclus dans l’étude, pour un suivi de 1 151 couples-année (en clair, un couple suivi pendant une année = un couple-année ; un couple suivi pendant deux années = deux couples-année, etc.) Au final, 894 couples étaient éligibles : 586 hétérosexuels et 308 couples gays (34 %). Au début de l’essai, la durée de traitement était d’environ 5 ans (allant de 2 ans à 11 ans) et les couples rapportaient des rapports sans préservatif depuis en médiane 2 ans (de 6 mois à 6 ans).

Durant le suivi, les couples avaient des rapports sans préservatif en médiane 45 fois/an (entre 16 et 90). Au total, l’étude porte sur plus de 44 500 relations sexuelles sans préservatif, dont 21 000 rapport anaux (avec ou sans éjaculation).

Avec ces chiffres, on estime qu’il y aurait dû y avoir 15 infections au sein des couples hétérosexuels et 86 au sein des couples gays si le partenaire séropositif ne prenait pas de traitement. Mais dans l’étude, aucune transmission n’a été observée.

Pas de transmission au sein du couple, des transmissions en dehors
Bien que certains partenaires séronégatifs se soient infectés durant le suivi, aucune infection n’était liée à leur partenaire stable. Ces personnes se sont contaminées en dehors du couple. En dehors du couple, les rapports sans préservatifs étaient fréquents chez les partenaires séronégatifs gays (27 %) et beaucoup moins chez les hétéros (2 %).

D’ailleurs, 4 % des hétérosexuels ont présenté des IST et 16 % pour les homosexuels (que ce soit parmi les partenaires séronégatifs ou les partenaires séropositifs). Malgré cela, aucune transmission n’a été observée à partir d’un partenaire traité. Ce résultat va dans le sens d’études qui montraient qu’en cas de traitement antirétroviral efficace, les IST ne faisaient pas augmenter significativement la charge virale, dans le sperme, ni le rectum.

Pas de nécessité d’un TPE en cas de rupture du préservatif
L’absence de transmission pendant cette première durée de l’étude ne signifie pas que le risque soit nul. En effet, si le taux de transmission est bien de zéro, sur le plan statistique, les intervalles de confiance ne permettent pas de conclure à un risque nul certain. « La démonstration d’un risque nul est tout simplement impossible sur le plan statistique, il y a toujours un intervalle de confiance, la recherche est toujours une approximation », explique l’investigateur principal Jens Lundgren, de l’Université de Copenhague. « Partner montre une nouvelle fois que le traitement est un outil préventif très efficace », poursuit-il. « Le traitement comme prévention fonctionne ».

Questionnée sur le risque de transmission lorsque le partenaire séropositif est traité, Alison Rodger (University College London), qui présentait ces résultats, a d’ailleurs répondu : “Zéro risque transmission est notre meilleure estimation ». Même si plus de données permettront d’affiner cette estimation.

« C’est vraiment aux personnes elles-mêmes de juger si ce qu’elles font dans leur vie est sûr ou pas sûr”, a souligné Jens Lundgren. Cela dit, “aucune poursuite judiciaire ne devrait être menée contre des personnes qui n’utilisent pas de préservatif et dont la charge virale est indétectable ». De plus, « il n’y a pas d’inquiétude concernant les ruptures de préservatif : il n’y a certainement pas une indication pour la mise en route d’un TPE » (traitement post exposition).

L’étude se poursuit
Les auteurs restent prudents, ils parlent d’un risque « extrêmement faible » et ne souhaitent pas apparaitre comme faisant la promotion de rapports sans préservatif. Il n’empêche que ce nouveau résultat est très rassurant pour les couples. Les études s’accumulent et dans la littérature scientifique, toujours aucune transmission n’a été reportée au sein de couples, hétérosexuels ou gays, qui ont opté pour le TasP.

L’étude se poursuit et apportera sans doute de nouveaux éléments. L’équipe souhaite à présent inclure 450 nouveaux couples gays. Participez !

I = I : le risque zéro existe !
Publié par Fred Lebreton le 26.11.2022


Enfoncer le clou ! C’était l’idée de ce webinaire d’Actions Traitements, organisé le 21 novembre, sur « I = I » (Indétectable = Intransmissible). Il faut dire que 15 ans après « l’avis suisse », il est plus que temps de l’affirmer haut et fort : une personne vivant avec le VIH sous traitement efficace ne transmet PAS le VIH. Retour sur un webinaire qui a donné la parole à toutes les personnes concernées.

Un peu d’histoire
Appeler ça comme vous voulez, le Tasp (Traitement comme prévention), « U = U » ou sa déclinaison française « I = I », l’essentiel est de le connaître et de le faire savoir. Et pour cela rien de mieux que la science. Ce webinaire était justement intitulé « Indétectabilité du VIH : quand la science avance plus vite que les mentalités » et c’est le Pr Gilles Pialoux (chef du service maladies infectieuses et tropicales, Hôpital Tenon, AP-HP, Paris) qui a ouvert le bal avec un cours d’histoire sur le Tasp. Pour le Pr Pialoux, la toute première trace de ce concept remonte à la prévention de la transmission du VIH de la mère à l’enfant et il cite l’étude ACTG 076 qui date de 1994 et qui avait montré une réduction de 68 % de la transmission mère-enfant sous AZT. Il faudra attendre l’année 2000 avant que la notion d’absence de transmission du VIH grâce à une charge virale indétectable fasse son apparition (étude Rakai sur 415 couples hétérosexuels sérodifférents en Ouganda). Mais la véritable révolution Tasp a lieu le 30 janvier 2008, lorsque le fameux avis suisse lancé dans les médias par une interview du professeur Bernard Hirschel à l’occasion du 1er décembre 2007, est publié dans la revue médicale Bulletin des médecins suisses. À l’époque, le message, appuyé par la science, est une révolution dans la vie des personnes vivant avec le VIH, mais aussi pour leurs soignants-es. Mais le message a parfois du mal à passer et beaucoup doutent… malgré les données scientifiques.

Que ce soient les personnes concernées à qui on a expliqué depuis toujours que le préservatif était l’unique outil de protection possible, mais aussi certains-es soignants-es qui rechignent à communiquer sur le Tasp, voire qui le remettent en question. En mai 2011, une première étude importante vient confirmer l’efficacité du Tasp, il s’agit de HPTN 052. Mais il faut attendre mars 2014 pour atteindre le consensus scientifique mondial avec les résultats de l’étude Partner. Partner est une cohorte internationale qui a suivi pendant plusieurs années des couples sérodifférents hétérosexuels ou gays qui pratiquaient des pénétrations vaginales ou anales sans préservatif alors que le-la partenaire séropositif-ve prenait un traitement anti-VIH et avait une charge virale indétectable. Au total, l’étude a porté sur 894 couples (586 hétérosexuels et 308 gays) qui ont eu, au total, plus de 44 500 relations sexuelles sans préservatif, dont 21 000 rapports anaux (avec ou sans éjaculation). Avec ces chiffres, on estime qu’il y aurait dû y avoir 15 infections au sein des couples hétérosexuels et 86 au sein des couples gays, si le-la partenaire séropositif-ve ne prenait pas de traitement anti-VIH. Mais dans l’étude, aucune transmission n’a été observée. L’étude s’est poursuivie jusqu’en 2018 avec un second volet (Partner 2) réservé aux couples gays sérodifférents. Les résultats publiés dans The Lancet, le 3 mai 2019, entérinent une bonne fois pour toute l’efficacité du Tasp. Sur 783 couples et près de 75 000 rapports sexuels sans préservatifs (et sans Prep), aucun cas de transmission n’a été observé entre les partenaires.

Le Pr Pialoux a conclu sur la nécessité de mettre à jour les recommandations du Rapport d’experts sur la prise en charge des personnes vivant avec le VIH (dont les premiers chapitres devraient être publiés au printemps 2023) sur des sujets comme l’efficacité du Tasp dans l’allaitement maternel ou la période des six mois à attendre pour être considéré-e comme « non contaminant-e » alors qu’avec les nouveaux traitements, la charge virale devient indétectable en six semaines, voire moins.

Un blip à 70 copies, on s’en fiche !
Le second intervenant, le Dr Michel Ohayon (fondateur et directeur du 190, le premier centre de santé sexuelle ouvert à Paris) est revenu sur l’importance pour les soignants-es de parler du Tasp avec leurs patients-es, dès la première consultation VIH : « Beaucoup de nos patients n’osent pas aborder cette question craignant probablement une réaction négative ou un jugement du médecin. « C’est important que le traitement soir considéré comme protecteur et non punitif ». Le médecin rappelle à quel point la peur de transmettre le VIH est ancrée chez la plupart des PVVIH : « Cette inquiétude de la transmission est permanente, obsessionnelle parce qu’elle ravive pleins d’anciens traumas ». Peut-on parler de risque zéro sous Tasp ? « J’étais très heureux quand j’ai assisté à la présentation des résultats de l’étude Partner à l’IAS à Amsterdam [en juillet 2018, ndlr], et que j’ai entendu enfin quelqu’un dire devant des milliers de personne que le risque zéro existe et je pense qu’on peut parler de risque zéro (…). Un rapport sous Tasp est un rapport protégé, du moins par rapport au VIH. On ne peut pas comparer une gonococcie avec l’infection par le VIH ou alors j’ai raté un épisode ! » ironise le Dr Ohayon. Le médecin insiste sur un élément qui lui semble important : « La difficulté c’est d’expliquer ce qu’est une charge virale indétectable. Le consensus international, c’est une charge virale à moins de 50 copies/ml, or nos laboratoires sortent des résultats inférieurs à 40, à 30, à 20 copies, etc. Dans Partner, le seuil est à 200 copies soit dix fois le seuil d’indétectabilité de la plupart des tests qui sont utilisés en routine. Ce qui veut dire que si quelqu’un fait un blip à 70 copies parce qu’il a chopé la crève au moment du prélèvement, on s’en fiche ! »

Un peu plus tard lors des questions/réponses, le Pr Pialoux enfonce le clou : « Je reprends l’expression de Michel Ohayon : Oui, le risque zéro existe ! Le principe de précaution de remettre un préservatif à 50 copies n’a pas de sens ». Un discours qui va rassurer toutes celles et ceux qui connaissent des mini blips (remontées) de leur charge virale, de temps en temps. Enfin, Michel Oyahon revient sur ce qu’il appelle « l’effet prodigieusement libératoire » du Tasp : « La libération de cette peur permanente de transmettre une maladie qui reste fantasmée comme mortelle et gravissime alors qu’aujourd’hui elle est gérée comme une infection chronique ».

En garde à vue à cause du VIH !
Bruno Lamothe, juriste et membre de l’association Les Séropotes, est revenu sur l’impact du Tasp dans la sphère juridique. Le juriste commence par un rappel important : le VIH est une infection à déclaration obligatoire par les professionnels-les de santé, mais pas de façon nominative (donc anonyme). Bruno Lamothe poursuit sur les longs combats menés par les associations de lutte contre le VIH contre les discriminations liées à certains métiers interdits ainsi que certaines victoires comme l’amélioration de l’accès à l’emprunt.

Quid de la criminalisation du VIH en France ? Il a fallu attendre mars 2019 pour que la Cour de Cassation, juridiction la plus élevée de l’ordre judiciaire français, reconnaisse le Tasp et donc l’absence de délit lorsque la personne accusée a une charge virale indétectable. La Cour a, en effet, rejeté le pourvoi d’une femme qui avait eu des rapports sexuels non protégés par un préservatif avec un homme vivant avec le VIH. La plaignante, qui n’a pas été infectée, poursuivait son ex-partenaire sous le chef d’administration de substances nuisibles. Mais le chemin est encore long… Preuve en est avec une récente affaire totalement ahurissante évoquée par Bruno Lamothe. En 2022, en France, une personne vivant avec le VIH a été arrêtée sur son lieu de travail par des gendarmes et placée en garde à vue près de 48 heures à la suite d’une dénonciation de son conjoint qui l’accusait d’avoir eu des relations sexuelles non protégées par un préservatif alors qu’elle se savait séropositive. La cellule juridique des Séropotes a dû intervenir pour mettre fin à cette garde à vue et rappeler aux gendarmes la jurisprudence de la cour de cassation.

Ma vie sexuelle a toujours été liée au danger
Étienne Fouquay, chargé de mission Dépistages chez AIDES, a présenté les différentes campagnes sur le Tasp au fil des années en insistant sur la nécessité de faire des messages simples et accessibles à tous-tes. Puis le webinaire s’est terminé en donnant la parole à deux personnes concernées directement par le Tasp. Thaïs, 47 ans, qui vit avec le VIH depuis 1993 et Silouane, 31 ans, séronégatif, en couple sérodifférent depuis 2018. Le témoignage de Thaïs a montré, s’il le fallait encore, l’importance pour les professionnels-es de santé d’aborder clairement la Tasp. C’est en lisant un dépliant de AIDES que Thaïs découvre l’existence du Tasp : « Quand j’abordais le sujet avec mon infectiologue, il était très frileux et insistait sur la nécessité de maintenir l’usage du préservatif. Du coup, pendant plusieurs années, je me suis retrouvée avec un double discours et c’était compliqué pour moi d’avoir un discours clair auprès de mes partenaires. Au moindre accident de capote, j’accompagnais mon partenaire aux urgences pour demander un TPE alors qu’en réalité il n’y avait aucun risque. On m’a vraiment fait très peur même avec un conjoint séropositif, on me disait de mettre une capote car je pouvais le « surcontaminer » ! « Ma vie sexuelle a toujours été liée au danger », déplore Thaïs. Silouane, de son côté, a découvert le Tasp en étant usager du 190 pour la Prep. Lui-même professionnel de santé, il pose la question des préjugés encore très présents dans le milieu hospitalier.

En conclusion, un webinaire qui a montré à quel point, quinze ans après « l’avis suisse », il était important de marteler encore et encore le message « I = I » car la révolution Tasp ne peut se faire que par le savoir et le faire savoir. Le webinaire est en ligne sur la page YouTube d’Actions Traitements.

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