Retour à Miramas (2ème partie)

Première partie du billet

-13 décembre 2001 : C’est fou ce que les choses peuvent changer en un an. J’ai 20 ans, je suis étudiant à Aix en Provence. J’adore ma nouvelle vie en cité universitaire, je rencontre pleins de personnes intéressantes. Le weekend je vais au New Cancan, LA boite gay de Marseille. Je rencontre Feisal*, un algérien de 30 ans marié avec des enfants. Je suis dingue de lui même si je sais qu’on a aucun avenir ensemble, c’est sans doute ça qui rend la chose romanesque…

Tout pourrait aller pour le mieux mais voilà ma vie s’effondre ce matin du 13 décembre. Mon frère m’appelle et sans qu’il ait à me prononcer un mot je comprends à sa voix que maman est partie. Terrassée par une rechute d’un cancer de la gorge, ma mère est morte 11 jours avant Noël. Je l’ai accompagnée jusqu’à la fin. Elle a beaucoup souffert. 

La dernière fois que je l’ai vu c’était 4 jours avant sa mort, j’étais rentré à Miramas pour le weekend et elle était très affaiblie. Dimanche soir au moment de prendre mon bus pour Aix, je me suis retourné quand je sortais de l’immeuble et je l’ai vu à la fenêtre de la cuisine me dire au revoir. C’était un au revoir plus insistant que d’habitude comme si elle savait que ça serait le dernier…

Les heures qui suivent son floues… Mon frère vient me chercher à la cité U des Gazelles à Aix direction l’hôpital d’Arles où se trouve le corps sans vie de maman. Un de ses pneus a crevé sur la route, on manque d’avoir un accident. Ce soir là mon frère me propose de dormir chez lui mais j’insiste pour aller chez ma mère. J’ai besoin de la sentir une dernière fois. En réalité l’appartement sent la maladie et la mort. J’écoute mes CD de Michael et Mylène en boucle toute la nuit particulièrement 2 chansons qui me hantent : « Heaven Can Wait » de l’album Invincible de MJ et « Laisse Le Vent Emporter Tout » du live 1996 de Mylène…

Il neige le jour de ses obsèques et je tiens à peine debout soutenu à bout de bras par mes amies Virginie et Amélie. Je ne pleure pas devant les gens mais je m’effondre chaque soir dès que je rentre et que je suis seul chez moi.

Je vais pleurer pendant des mois, je ne pensais pas qu’on pouvait pleurer autant.

Impossible pour moi de revenir vivre à Miramas, on doit vider l’appartement de ma mère. Je passe mes semaines à Aix et les week-ends je dors chez ma grand-mère maternelle « mémé Yvonne ». Ce noël, je n’ai aucune envie de réveillonner mais je me force à aller chez mon frère avec sa belle-famille. Je suis physiquement présent mais mon esprit est ailleurs. Je me sens seul au monde…

-Noël 2003 : C’est fou ce que les choses peuvent changer en 2 ans. J’ai 22 ans et je vis à Paris. Officiellement pour faire ma licence d’anglais à la Sorbonne. Officieusement pour quitter Miramas et le sud. Depuis la mort de ma mère je ne supporte plus cette ville. Chaque rue me fait penser à elle, la bibliothèque municipale qui était sa seconde maison, nos ballades le long du lac, nos discussions, sur tout et rien, nos fous rires. Mon frère ne comprend pas ma décision de partir à la capitale. Il est papa d’un petit garçon depuis quelques mois et il me dit que je ne verrai pas grandir mon neveu. C’est un peu culpabilisant mais comment pourrait-il comprendre mon désir de tout plaquer pour tout recommencer à zéro et être anonyme dans une grande ville ? Je crois que ce n’est pas un hasard si tant de personnes LGBTQ quittent leurs villes de province pour venir à Paris. On est nombreux/ses à ressentir ce besoin de se reconstruire loin de nos familles, loin de ces petites villes à la mentalité souvent étriquée. Moi j’étouffais à Miramas et j’étouffais dans le sud.

D’ailleurs lorsqu’il s’agit de prendre le tgv pour rentrer à Miramas ce jour de décembre 2003, j’ai la boule au ventre. Je n’ai pas envie de passer Noël chez mon frère. Ma mère me manque. Je me sens comme un étranger à table.

Mon frère fait de son mieux mais il est avec sa femme, son fils et sa belle famille.

Ce n’est pas MA famille et à vrai dire ce Noël là est particulièrement pénible pour moi car je ne supporte plus certaines « blagues » racistes et homophobes à table.

De retour à Paris je décide de ne plus m’infliger ça. Désormais je ne viendrai plus à Miramas pour les fêtes. Je préfère encore rester seul à Paris le soir du réveillon…

-13 décembre 2018 : J’ai 37 ans, je vis à Paris depuis 15 ans où je me suis construit une famille de cœur. A commencer par mon homme avec qui je suis en couple depuis 5 ans mais aussi sa famille qui m’a accueilli à bras ouverts et nos ami.e.s. Je vis dans une bulle entourée de gens militants et bienveillants.

Aujourd’hui cela fait 17 ans jour pour jour que maman est partie. Elle me manque  chaque jour qui passe et chaque année pour son anniversaire je poste sa photo sur les réseaux sociaux pour entretenir sa mémoire. J’ai très peu de contact avec ma famille du sud. Mon père est mort en 2006, j’ai pleuré à ses obsèques mais il ne me manque pas. Ma grand-mère maternelle est morte l’an passé et ce fut très dur. Dur car je l’aimais beaucoup mais aussi parce qu’il a fallu retourner à Miramas pour ses obsèques et que c’est toujours une épreuve pour moi.

Avec les années j’ai développé une réelle angoisse à l’idée de revenir dans cette ville. Du coup j’ai diminué drastiquement la durée de mes séjours afin de me préserver. Au début je descendais 2 fois par ans pour les anniversaires de mes neveux/nièce et je restais 4 jours. Puis j’ai réduit à 3 jours puis 2 et aujourd’hui ce n’est plus qu’un après-midi par an en juillet et avec mon homme.

Mon frère ne me pose plus de questions, je crois qu’il a compris que je ne me sens pas à ma place quand je reviens. On n’est pas fâchés, le temps et la distance nous ont juste éloigné. Je me suis éloigné. Je l’aime mais on ne se connait pas.

On essaye de garder un lien grâce à ses enfants. Je suis le parrain de sa fille. J’espère que mes neveux/nièce viendront me voir plus souvent à Paris. Ce sont des ados aujourd’hui.

J’ai essayé à la mort de ma grand-mère d’engager le dialogue avec mon frère « et si on allait boire un verre tous les deux sans ta femme, sans les enfants ?’ Il s’est esquivé.

Je ne lui en veux pas. Nous avons pris des chemins de vie différents mais il sera toujours le grand frère protecteur que j’idolâtrais quand j’étais enfant et je sais que si j’ai besoin de lui un jour il sera là.

J’espère qu’un jour il lira ce billet et que ça le fera réagir. J’ai envie qu’on se prenne une cuite à deux et qu’on se dise tout ce qu’on n’arrive pas à se dire.

En attendant je peux dire que j’aime ma vie à Paris. Je m’apprête à fêter mon cinquième Noël avec mon chéri et sa famille.

Ecrire ce billet n’a pas été facile mais c’est aussi très cathartique. Je le dédicace à ma mère et à toutes les personnes LGBTQ qui vont rentrer dans leur famille pour les fêtes. Certain.e.s auront la boule au ventre en arrivant à la gare de leur ville. Je vous comprends.

Peur des blagues homophobes et/ou racistes et/ou sexistes de « tonton Robert« , peur des questions déplacées et intrusives de « tatie Josette« , peur des débats de PMU sur la PMA et la GPA. Juste peur d’être nous mêmes et de revenir à cette honte de soi quand on était encore dans le placard.

Si j’avais un conseil à donner ça serait d’essayer d’être juste vous-mêmes! Et si c’est trop dur d’affronter votre famille préservez-vous et n’y allez pas ! Dans un monde hétéro normé c’est parfois trop pesant d’être le pédé ou la gouine de la famille.

Et si vous êtes seul.e. à Noël, sachez qu’Il y a pleins de choses à faire un soir de réveillon dans une grande ville : aider les sans-abris, se faire un dîner avec des amie.e.s ou un bon ciné ou même un sauna (pleins à craquer la veille de Noël, si si je vous jure !).

L’essentiel étant d’être là où vous avez envie d’être et de ne plus subir des situations qui peuvent vous mettre en difficultés.

Passez de belles fêtes et soyez fier.e.s!

*prénom modifié

Merci à @ceddan1973 pour la relecture

Maman et moi en 1981…

7 réflexions au sujet de “Retour à Miramas (2ème partie)”

  1. Fred merci pour ce billet et cette photo, au moment où j’écris j’ai des frissons. Mon père a disparu en mer quand j’avais 10 ans, pour moi, n’existe que la mort physique…et pourtant je redoute le jour où ma mère quittera ce monde. Mitterrand a dit avant de mourir: »les morts ne veulent pas qu’on les pleure, mais qu’on les continue. »Ta maman doit être fière de toi.

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