« Le premier jour du reste de ma vie »

Vous connaissez la rubrique « Souvenirs » sur Facebook ? Moi j’adore me replonger dans mes photos de vacances où mes états d’âme nocturnes. Mais chaque année en novembre, Facebook me rappelle cruellement comment j’ai confondu ma primo-infection VIH avec une simple grippe…

Petit retour en arrière nous sommes en novembre 2009 : j’ai 28 ans, je suis séronégatif, du moins c’est ce que je crois… J’ai tous les symptômes d’une grippe : fatigue, fièvre, pertes de poids etc. Je vais voir mon généraliste qui me confirme un état grippal…

2009 a été une année de merde pour moi : rupture en janvier d’une relation de 4 ans, en juin mort de mon idole Michael Jackson (on se moque pas ça m’a vraiment bouleversé ). Le 15 août, un plan à 3 qui tourne très mal (les mecs voulaient juste ma CB, je finis ligoté à mon lit… 4 ans de procédures plus tard ils seront enfin reconnus coupables de vol en réunion par un tribunal).

Bien sûr j’ai été affecté par toutes ces épreuves. Je me sens seul, je sors beaucoup dans le milieu de la nuit, je prends des risques…

Début décembre je rencontre un mec qui me plait beaucoup lors d’une soirée BBB (Black, Blanc Beur). A l’époque j’ai une vie sexuelle disons « généreuse » et je me fais donc dépister du VIH tous les 3 mois au centre de dépistage du Figuier dans le Marais où j’ai mes habitudes.

Quand je fais la rencontre de ce garçon, je me dis que c’est l’occasion de me poser un peu et d’arrêter de faire « n’importe quoi ».

11 décembre 2009, j’ai RDV au Figuier pour chercher mes résultats. Je suis confiant. Après tout, mon dernier dépistage en septembre était négatif alors que j’ai pris des risques depuis janvier. Je passe toujours « entre les gouttes » … Et puis je suis pressé de partir car ce soir je dois retrouver mon nouveau chéri qui veut me présenter ses potes.

Le charmant Dr Philippe JOLY me reçoit et m’annonce sans trop tourner autour du pot : « Le résultat n’est pas celui qu’on espérait. Le test est revenu positif ». C’est le choc de ma vie.

A partir de ce moment je ne l’entends plus. Mon cœur s’emballe, j’ai des gouttes de sueur dans le dos et je me refais le film de mes prises de risques cet été. Qui a pu me le transmettre ? Est-ce que je l’ai transmis sans le savoir à d’autres mecs?

Le médecin tente de me rassurer, il m’explique avec bienveillance qu’aujourd’hui les traitements sont efficaces, qu’on peut vivre bien et longtemps avec le VIH. Il me donne des brochures mais j’ai l’impression de ne pas être là avec lui à ce moment. Mon corps est là, je fais des signes de la tête pour lui signifier que je comprends mais mon esprit est ailleurs.

Les questions fusent dans ma tête : Que va-t-il se passer pour moi maintenant ? Que sera ma vie ? Est-ce que ça va se voir physiquement ? Comment vont réagir mes proches ? Et ce nouveau mec que j’ai rencontré il y a une semaine ? C’est sûr il ne voudra jamais me revoir…

D’ailleurs à peine sorti de la consultation, la première chose que je fais c’est d’envoyer un sms au garçon en question pour lui dire que je ne pourrai pas le rejoindre. Il sait que je suis allé chercher mes résultats et il doit se douter de quelque chose…

Je rentre chez moi et je me fais couler un bain, comme si je me sentais sale. Et là je m’observe longuement dans le miroir de la salle de bain. C’est vrai que j’ai perdu du poids, j’ai l’air différent… Comme l’impression que le virus a changé quelque chose dans mon visage. C’est bien sûr le fruit de mon imagination mais c’est ma première réaction.

Je repense au film « Philadelphia », au Sidaction, à Act Up et toutes ces images de colère et de souffrance. J’ai peur.

Je comprends maintenant que la « grippe » que j’ai trainée pendant des semaines était en fait ma primo infection. Ça ne m’avait pas du tout traversé l’esprit tellement je ne me sentais pas concerné par le VIH. Ça arrive toujours aux autres…

Je suis dans mon bain et mon nouveau mec n’arrête pas de m’appeler. Je lui annonce par sms que je suis séropo et que je comprendrais s’il veut en rester là. Je n’arrête pas de pleurer. Il me dit que je ne dois pas rester seul et qu’il vient me chercher en voiture. Je finis par accepter. Cette soirée-là il m’a présenté à ses amis et nous avons fait l’amour.

Nous sommes sortis 3 mois ensemble et au final ça n’a pas marché entre nous mais ça n’avait rien à voir avec le VIH et s’il lit ce billet je le remercie d’avoir été là pour moi ce soir-là.

Flashforward 9 ans plus tard en novembre 2018. J’ai 37 ans, en couple depuis bientôt 5 ans et heureux. Si je pouvais faire un voyage dans le temps je reviendrais à cette soirée terrible du 11 décembre 2009 ou le Fred du passé était en train de pleurer dans son bain. Je lui prendrais la main et je lui dirais ça :

« Sèche tes larmes mon grand. Ta vie va changer c’est vrai mais pas comme tu le redoutes tant. Tu vas devenir plus fort. Tu auras plus d’empathie pour les autres. Tu vas subir des rejets mais tu vas transformer cette épreuve en quelque chose de constructif. Tu vas prendre soin de toi. Tu vas t’engager dans une association de lutte contre le VIH. Tu vas te découvrir une âme de militant. Tu vas faire de fabuleuses rencontres. Une bande de potes et un homme fabuleux avec qui tu vas construire une belle histoire.

Tu vas animer des groupes de paroles, faire du dépistage rapide, annoncer des résultats négatifs et positifs. Des gens vont te sauter dans les bras de soulagement. D’autres vont pleurer dans tes bras. Tu vas faire de la prévention à l’hôpital, dans des saunas et des bars à cul. Tu vas travailler avec des trans, des migrant.e.s, des prostitué.e.s et des drogué-e.e.s.

Tu vas faire ton coming out séropo public, dans la presse, à la télé. Tu vas passer au JT de 20h sur TF1 et témoigner pour un documentaire diffusé dans les collèges et lycées.

Tu vas lancer un blog militant qui sera repris dans la plupart des médias LGBTQ.

Tu vas quitter un job qui t’ennuie pour entamer une reconversion professionnelle dans le milieu associatif.

Tu vas marcher à la Pride avec un t-shirt « séropo et fier » entouré de ton mec et tes potes.

Tu seras fier, tu seras beau. A chaque nouveau témoignage tu vas recevoir des dizaines de messages de soutiens et quelques attaques de trolls aussi mais tu ne garderas que le positif.

Tu vas aimer, rire, pleurer, baiser. Rien ne sera plus jamais pareil mais au final tu vas préférer ta nouvelle vie après le VIH.

Sèche tes larmes mon grand. Aujourd’hui, c’est le premier jour du reste de ta vie ».

Crédit photo : Dominique Thiery/Crips

Relecture : @Ceddan1973

25 réflexions au sujet de “« Le premier jour du reste de ma vie »”

  1. Un témoignage fort. Avec les peurs qu’on connaît tous. Mais aussi avec cette envie de vivre, cette révélation que peu de personne ont qu’il faut mordre avec rage dans la vie à pleines dents.

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  2. Wow ! J’ai eut des frissons à te lire ! Je me souviens encore quand tu me l’avais annoncé, j’étais dévasté par la tristesse. Ca m’avait tellement touché et tu étais le premier de mon entourage…
    Ton témoignage est tellement beau et positif (sans jeu de mot) que c’est comme un soulagement à rebours de le lire. Merci pour ton partage, merci pour ton incroyable force et ta soif de vivre, merci d’être qui tu es, tout simplement.
    Je t’embrasse.
    Ton ancien correspondant, Antho.

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  3. Bravo pour ce très bel article. Votre témoignage m’a beaucoup touché. Ma situation est très différente : je suis hétérosexuelle, mariée, avec un enfant, mais votre histoire raisonne beaucoup avec la mienne.J’ai appris récemment que j’avais une sclérose en plaque, et étrangement, je ne me suis jamais sentie aussi forte, courageuse… Merci d’avoir partagé votre histoire, qui doit en aider beaucoup, et bravo pour ce que vous faites pour les autres.

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  4. 0h45.
    Salut Fred.
    Je viens de finir ton billet. Très bien écrit, presque « léger » dans le style, malgré son sujet.
    C’est un hymne à la vie, et c’est ce que je te souhaite: une belle vie avec celui que tu aimes et tous ceux que tu chéris.
    Parole de vieil ours hétéro de 58 balais.
    👌
    Jiji D.

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  5. Salut Fred,
    Je connais un peu ton histoire avec tes précédents écrits, ou les reportages TV dans lesquels tu étais avec et sans Ced et pourtant je suis toujours autant ému à chaque fois.
    Je suis content de voir que tout va bien pour toi et que plus le temps passe, plus de force tu as.

    Tu es une belle personne, merci et bravo pour tout ce que tu fais.

    Bizz
    Jay

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  6. Bonjour,

    Les époques, les lieux et les circonstances changent mais la détresse reste identique. Congés de fin d’année 1992, je passe Noel en famille et je ne suis pas bien. Putain de grippe et putain de fièvre. Médecin, traitement bateau pour endiguer un état grippal qui ne passe pas. Mais bon je réussis à retourner travailler. Je ne fais pas de test régulier, je suis horriblement mal informé sur le VIH, je ne sais même pas où faire un test, mon homosexualité est tue
    Aparté : pour les plus jeunes d’entre vous, en 1992, on paye en francs, il n’y a pas de portable, Internet n’existe pas et il y a six chaines de télé. Le SIDA est pour certains une punition divine, Act Up Paris qui n’a que 3 ans et demi est constituée de « dangereux agitateurs à la limite du terrorisme » l’homosexualité se cache.
    Fin d’aparté
    Sans un événement inattendu, j’en reste là. Je suis convoqué par mon chef (Ah oui je suis militaire de carrière) qui souhaite faire des conférences sur le VIH à destination des appelés. Je râle : du boulot en plus. mais bon petit soldat j’obéis (Chef oui Chef). Je dois ma survie à ces conférences. Je vais y comprendre ce qui m’est arrivé quelques mois plus tôt. Je vais chercher un centre de dépistage et je vais enfin savoir en février 1993. Mais en février 93, il n’y a qu’un traitement : AZT (Médicament qu’on peut caractériser de la manière suivante : quelques effets positifs au milieu d’une tonne d’effets secondaires et indésirables) la seule perspective c’est la mort à l’orée de cinq ans de maladie.
    Je n’ai personne à qui me confier. Je découvrirai Aides deux mois plus tard. Rapide direz vous ? Non deux mois de solitude effrayante, de panique, de nuit sans sommeil, de jours sans informations (rappelez vous, pas d’Internet). Ensuite, tenir, tenir malgré les copains qui partent et les putains d’effets secondaires de l’AZT qui me foutent la gerbe (avantage, j’ai retrouvé en quelques semaine une taille de guêpe). Je reconnais toutes tes émotions Fred. Les temps ont changé, j’ai mûri (qui a dit pourri, j’ai les noms des meneurs…) Je vais mourir mais surement pas du VIH. Mon médecin trouve que je suis un malade totalement inintéressant : les traitements fonctionnent avec moi. A partir de ce jour, j’ai vécu milité, marché, été fier et je vous jure que pour un militaire, ça casse les codes. Je ne vis pas chaque jour comme si c’était le dernier mais je profite de toutes les joies que la vie m’offre (comme de me marier à 50 ans c’est cool ça). Mais bon mon mari me répète presque chaque jour qu’il n’a pas besoin d’enfant : il a un ado à la maison. Je pense parfois à cet ancien moi d’avant, j’y pense avec tendresse, le temps de la stupide insouciance ben oui c’était bien. Je ne vais pas dire que je n’ai pas peur, en revanche je suis armé et entraîné.

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  7. Les larmes aux yeux… Je suis touché par ton témoignage et ton courage de transformer un choc et un passage horrible de ta vie en un élan au service des autres. Bravo!
    À 29 ans, j’ai appris ma séropositivité, ça me fait drôle de lire que pour toi c’était à 28…
    Merci de libérer la parole et de partager ces moments intimes de vie, qui montrent qu’au fond nous sommes tous pareils tout en étant tous uniques.
    J’aime ton blog et merci

    Aimé par 1 personne

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